Année charnière ?

Vous avez dit « coronoïo » ?

Iannis est seul sur son banc. A l’ombre du grand platane. Il parle avec sa douce dans son vieux Nokia à clapet. Giorgos est seul sur sa chaise devant la taverne. Il attend d’hypothétiques commandes. Anna, un tablier immaculé sur les hanches, est seule dans sa cuisine.

Je suis seule à une table, sur cette place qui accueille chaque année, chaque dernière semaine d’octobre, des milliers de visiteurs lors de la localement célèbre « fête de la châtaigne ». Qui n’aura bien sûr pas lieu cette année. « C’est annulé à cause de coronoïo » me dit Giorgos en notant mon désir de côtelettes sur son carnet encore vierge.

Le coronoïo… Quel est donc le message, la raison d’être, de ce drôle d’animalcule responsable de tant de désastres programmés, au-delà des premières morts ? Je tente de percer le secret des dieux. Je ne veux pas me contenter de l’évident « Vous l’avez bien cherché ! ». J’aimerais une piste d’espoir, un chemin vers la leçon qui fait grandir.

Sous le platane incroyable qu’admira Pausanias (je vous en parle souvent), il me vient des images d’abondance refusée, de gâchis obstiné, d’aveuglements affolants. Je sens au fond de moi une tristesse profonde, qui dépasse de loin la situation actuelle. Je m’imagine à la place de ces Olympiens jouissifs et rigolards, contemplant à leurs pieds la fourmilière humaine dans la peine, et se demandant si un jour l’Homme quitterait ses couches pour marcher enfin un peu droit. Je ne parle même pas d’être capable d’entrer à l’école maternelle, objectif carrément ambitieux semble-t-il !

J’ai l’affreuse impression d’une régression au contraire. D’un retour vers la délicieuse et rassurante sensation du nouveau-né ou même du fœtus : le monde qu’est ce ventre chaleureux et ces seins gorgés de lait est tout à moi. A moi tout seul. En tant qu’individu, je refuse que quoi que ce soit, qui que ce soit d’autre, s’y introduise…

L’humanité n’aurait –elle toujours pas franchi ce stage oral de nos sages freudiens ? Ou bien trouve-t-elle les étapes suivantes trop amères au goût, trop difficiles à avaler, et choisit-elle la honteuse facilité du « j’extermine tout ce qui me dérange dans mon cocon, tout ce qui n’est pas moi, ou, au mieux, tout ce qui ne me ressemble pas » ? Ma vision du monde ces derniers temps ressemble tellement à cette image stupide que je m’en effraie moi-même. Un peu comme si, l’humanité ayant raté l’examen, on allait la renvoyer de l’école. Est-ce ce qui est arrivé aux races qui nous ont précédés ? Que sont devenus les Atlantes, les Hyperboréens et autres Lémuriens chers aux traditions gnostiques ?

Autour de moi, les dieux rigolent doucement. Le platane perd lentement ses feuilles. C’est l’heure de la sieste.

Écrire un nouveau commentaire: (Cliquez ici)

123siteweb.fr
Caractères restants : 160
OK Envoi...
Voir tous les commentaires

Commentaires

29.09 | 08:21

quel plaisir de voir que tu as repris la souris, te répondrai directement bientôt.
Monique

...
28.09 | 22:04

et la vie continue ses avancées, sourdes et aveugles aux mouvements chaotique et bruyant de la fourmilière anarchique actuelle qu'est l'humanité....

...
28.09 | 22:01

si juste et si bien exprimer, bravo ! ...

...
28.09 | 21:58

QUel beau texte, magnifique expression de cette si cruelle et réelle vérité.. une question si simple est posée... ou se trouve donc la continuité de la Vie ?

...
Vous aimez cette page