Année charnière ?

Sept heures vont bientôt sonner à l’église de Aberhosan. Nous sommes au cœur du Pays de Galles. A perte de vue l’œil du promeneur ne voit que des collines couvertes d’herbe rase, où s’égaillent quelques moutons trapus. Les plus proches voisins sont à des kilomètres, invisibles. Il faut des heures pour rejoindre Cardiff et ses boutiques. De tous temps, la vie ici a été autarcique. Et pourtant, ô merveille du monde moderne, les 180 habitants de Aberhosan sont désormais bien reliés au monde par cette extraordinaire invention qu’est internet ! Ils en ont même oublié comment ils faisaient avant. On obtient tout sans se déplacer grâce à cet écran ! Travail, ravitaillement, distractions, rencontres, tout ! La liaison physique a été établie par des techniciens il y a plusieurs années déjà, désenclavant le village comme disent les urbanistes en y apportant quelques kilomètres de fibre.

Mais voilà, quand les cloches vont sonner les premières notes du carillon de 7 heures, comme chaque matin depuis dix-huit mois, toutes les liaisons du village vont disparaître d’un seul coup. Chaque jour, à la même heure, c’est le retour à l’isolement. Sans explication. Tout a été tenté. Les techniciens sont revenus. Ils ont testé. Tout était en règle et en état de marche. Ils ont examiné tous les appareils, les ordinateurs personnels, les smartphones, les abonnements, les antennes, les câbles, tout. Sans résultat.

Dix-huit mois pendant lesquels sont revenus tous les fantasmes d’Esprits contraires de la Nature, sans doute jaloux de ces moyens de communication dispensateurs d’ondes néfastes. On est presque revenu aux rites druidiques ancestraux. Sans plus d’effet.

Pendant ce temps, chaque matin à 7 heures, un habitant allumait son poste pour écouter les nouvelles du monde, comme il a fait toute sa vie de paysan isolé. La télé restant allumée en sourdine dans son cottage le restant de la journée jusqu’à l’heure du coucher. Cet homme tranquille n’avait aucune idée qu’il privait ainsi tous ses concitoyens de liaison. Pensez donc ! Il utilisait un vieux poste datant de décennies. Si ancien que personne n’avait même songé à le vérifier. Et pourtant, là était bien le bug. Des interférences entre les signaux électriques de ce vieux serviteur jamais rejeté pour obsolescence et ceux qu’envoyaient glorieusement ses descendants microsoftiens.

Cette fois-ci, le pot de terre était plus fort que le pot de fer, et cette histoire m’a immensément réjouie !

https://edition.cnn.com/2020/09/22/uk/old-tv-breaks-broadband-village-scli-intl-gbr/index.html

Iannis est seul sur son banc. A l’ombre du grand platane. Il parle avec sa douce dans son vieux Nokia à clapet. Giorgos est seul sur sa chaise devant la taverne. Il attend d’hypothétiques commandes. Anna, un tablier immaculé sur les hanches, est seule dans sa cuisine.

Je suis seule à une table, sur cette place qui accueille chaque année, chaque dernière semaine d’octobre, des milliers de visiteurs lors de la localement célèbre « fête de la châtaigne ». Qui n’aura bien sûr pas lieu cette année. « C’est annulé à cause de coronoïo » me dit Giorgos en notant mon désir de côtelettes sur son carnet encore vierge.

Le coronoïo… Quel est donc le message, la raison d’être, de ce drôle d’animalcule responsable de tant de désastres programmés, au-delà des premières morts ? Je tente de percer le secret des dieux. Je ne veux pas me contenter de l’évident « Vous l’avez bien cherché ! ». J’aimerais une piste d’espoir, un chemin vers la leçon qui fait grandir.

Sous le platane incroyable qu’admira Pausanias (je vous en parle souvent), il me vient des images d’abondance refusée, de gâchis obstiné, d’aveuglements affolants. Je sens au fond de moi une tristesse profonde, qui dépasse de loin la situation actuelle. Je m’imagine à la place de ces Olympiens jouissifs et rigolards, contemplant à leurs pieds la fourmilière humaine dans la peine, et se demandant si un jour l’Homme quitterait ses couches pour marcher enfin un peu droit. Je ne parle même pas d’être capable d’entrer à l’école maternelle, objectif carrément ambitieux semble-t-il !

J’ai l’affreuse impression d’une régression au contraire. D’un retour vers la délicieuse et rassurante sensation du nouveau-né ou même du fœtus : le monde qu’est ce ventre chaleureux et ces seins gorgés de lait est tout à moi. A moi tout seul. En tant qu’individu, je refuse que quoi que ce soit, qui que ce soit d’autre, s’y introduise…

L’humanité n’aurait –elle toujours pas franchi ce stage oral de nos sages freudiens ? Ou bien trouve-t-elle les étapes suivantes trop amères au goût, trop difficiles à avaler, et choisit-elle la honteuse facilité du « j’extermine tout ce qui me dérange dans mon cocon, tout ce qui n’est pas moi, ou, au mieux, tout ce qui ne me ressemble pas » ? Ma vision du monde ces derniers temps ressemble tellement à cette image stupide que je m’en effraie moi-même. Un peu comme si, l’humanité ayant raté l’examen, on allait la renvoyer de l’école. Est-ce ce qui est arrivé aux races qui nous ont précédés ? Que sont devenus les Atlantes, les Hyperboréens et autres Lémuriens chers aux traditions gnostiques ?

Autour de moi, les dieux rigolent doucement. Le platane perd lentement ses feuilles. C’est l’heure de la sieste.

D’un coup de baguette magique, les Cosinus fous qui nous gouvernent ont fait disparaître le virus de l’année 2019. Le vendredi, la bestiole était encore repérée un peu partout, dans les parcs, sur les terrasses, sur les plages… Cet être minuscule semblait aimer, si l’on en croit l’analyse des chefs, le grand vent plutôt que les quais de métro souterrains et les wagons fermés.

Grand vent dont il a dû profiter, grâce à son faible poids, pour s’envoler dans une rafale au paradis des virus. Loué soit-il. En une nuit, voici parcs et jardins, plages et routes nationales rendues aux bipèdes asphyxiés. Chacun jette le masque. Quelle merveille que la Science et ses comités savants !

Inutile de vous préciser que je n’ai pas tout compris et ne cherche toujours pas à tout comprendre. Hormis le passage tranquille de nouvelles lois liberticides et les fabuleux renforcements des bases de données hors de contrôle qui vont précisément donner le pouvoir de contrôle total sur nos vies à quelques marionnettistes planqués derrière le décor, je ne vois pas… Les désirs et besoins de ces jongleurs déments dépassent mon entendement.

Les miens sont plus sobres – quoique l’adjectif soit mal choisi pour quelqu’un qui démontre une telle appétence pour les carafes de blanc. La petite bactérie insolente m’a procuré deux mois de  « slow life » pour paraphraser le mouvement Slow Food dont j’ai longtemps été une militante gourmande. C'est si simple quand la vie est dirigée par d'autres. Pourquoi toujours se rebeller ? J'ai finalement adoré ces mois d'immobilisme obligatoire. Non pas que ça ait changé grand chose à mon mode de vie finalement, hormis les bistrots, mais je n'en étais plus responsable. La vie ralentie était justifiée de l'extérieur. Paix intérieure.

Mais non, je ne minimise pas les dégâts  individuels sur des milliards de personnes moins privilégiées que moi. Et j’ai bien compris que le pire reste à venir, socialement et économiquement. C’est vrai. Je voulais juste dire que face aux décisions absconses qu’on nous impose, j’ai cherché, comme le dit Fellag, à « rester vigilant pour s’inventer des parenthèses de liberté ».  A me laisser aller dans le courant de la vie même quand elle parle de mort. Il paraît que c’est la seule manière d’espérer survivre à un naufrage.

La mer est bien là, sous mon balcon. La mienne est grecque, brillante, joyeuse, indifférente à nos affolements, immuable et éternelle. Son ronronnement permanent ponctué d’éclats d’embruns est devenu mon media d’information préféré, loin des écrans et haut-parleurs factices. Même si elle doit, un jour de colère, avaler l’immeuble et les pantins que nous sommes, je dirais oui, sans protester. Tout est juste, et connecté. Le job, c’est de trouver sa place dans le grand Réseau, sans écrans ni masques.

[ photo André L., vendredi 29 mai 2020, les quais de la Seine rendus à des prisonniers démasqués ]

Dans ces longues matinées de réflexion que nous offrent les temps confinés, me revient une question que je ne m’étais jamais vraiment posée. En quoi survivre est-il si important ? Et pour certains même primordial au-delà de tout autre objectif ?

Certes, j’ai bien compris que la partie reptilienne de notre cerveau, la plus ancienne, n’avait que ça en tête elle aussi, et qu’elle était entièrement, aveuglément, consacrée à la maintenance du véhicule. D’accord. Mais nous avons aussi deux autres parties plus récentes dans cet organe, non ? Le limbique nous parle d’émotions, de ressentis, d’exploration des sentiments pour une meilleure connaissance du Soi. Et le cortex est supposé nous aider à réfléchir, à comprendre les leçons.  Et dépasser un peu, donc, les seuls mouvements réflexes de la moelle épinière survivaliste.

On reconnaît même désormais le rôle prééminent de cette autre zone neuronale que nous abritons dans l’intestin. Il conviendrait de se nourrir en accord avec nos besoins au sens large, ce qui va du carburant -- les repas quotidiens pour nourrir la machine --, au GPS -- lectures, écoutes, informations, pensées qui influent sur la direction du véhicule. Car pour moi, le corps n’est qu’un véhicule de location pour l’âme. Sa durée de fonctionnement n’a aucune importance. Elle est régie par la durée de la mission et diffère selon les leçons que chacun est venu prendre. La plupart des exercices rencontrés dans la salle de classe qu’est une vie humaine nous proposent d’apurer notre karma pour aider notre âme à rejoindre l’unicité. Mais la leçon peut prendre une, dix, mille vies. Et donc user de dix, mille véhicules. Le corps n’est là qu’en tant qu’outil de travail temporaire. Il est jetable et remplaçable.

Alors à quoi riment tous ces efforts de « transhumanisme », de prolongation de date de péremption, d’acharnement thérapeutique sur des coquilles déjà aux trois-quarts vides ? Dit autrement, pourquoi le reptilien prend-t-il le pouvoir quand s’approche la date de fin, comme celle à laquelle la période nous confronte ? La peur devient seul maître à bord, et deux tiers de notre cerveau se retrouvent plongés dans l’obscurité.

Je peux comprendre la notion de survie quand elle pousse à procréer pour « continuer », engendrer une suite, mais elle me laisse rêveuse quand elle refuse le simple bon sens, la loi naturelle qui dit que les êtres vivants ont une fin. Ce n’est pas le cas dans toutes les populations. Il semble que, de tout temps, les peuples dits « primitifs » aient apprivoisé et accepté cette loi. Mais plus l’homme a accès aux technologies « de pointe », plus il perd de vue le sens de sa présence sur terre, seulement obnubilé par l’envie de la prolonger coûte que coûte…

[ image : dreamstime.com ]

 

Le pavé de Léon Tolstoï a occupé quelques bonnes heures de ma quinzaine dernière, la première de cette longue claustration qui nous attend tous. Il démontre, avec ô combien d’exemples détaillés, à quel point l’agression et la volonté d’asservir l’Autre ne mènent qu’au chaos mutuel. Une volonté négative de l'homme contrarie mais n'entrave pas les forces profondes de notre monde. Ni Napoléon ni les Russes n’ont atteint autre chose que mort et destruction.

Comme en écho malin, j’ai écouté hier soir un autre auteur, contemporain, Olivier Clerc, nous demander de changer notre histoire. Le récit de l’humanité actuelle, fondé depuis toujours sur la dualité et la séparation, nous a menés au pied du mur, et désormais semble-t-il, frontalement dans ce mur.

Un minuscule être invisible à nos yeux, privé par nous de son biotope habituel et obéissant aux lois immuables de la Nature, tente de survivre en changeant de territoire. Rien de neuf là-dedans. Après tout, les migrants de toute catégorie font de même chaque jour, géographiquement. Le virus, lui, est passé du monde animal au monde humain. Dans les deux cas, la réaction en face est violente, agressive.  Frontières et barbelés, masques et antibiotiques, haine et rejet, peurs et réclusion. Tout cela ne faisant qu’amplifier les problèmes sans rien résoudre.

Olivier Clerc propose d’inverser la démarche. Considérons que hommes, virus, migrants, ne sont pas des éléments séparés mais bien des molécules du même ensemble vivant sur la planète actuelle. Faire du mal à l’un de ses membres résonne chez tous les autres. Détruire un de ses membres équivaut à fragiliser, et à terme, à détruire le corps tout entier. Le virus, les migrants cherchent à survivre. Nous les bloquons et cherchons à les détruire, croyant nous protéger. Ne serait-il pas plus efficace de redonner à chacun sa juste place ? De tous nous considérer comme éléments du grand corps, avec une place pour chacun, ni plus importante, ni plus légitime.

C’est un sentiment que je ressens depuis bien longtemps. Je peux le mettre en application dans ma propre vie, juste autour de moi. Je ne suis certainement pas la seule. Cette toile tissée à l’inverse de ce que crée l’humanité depuis la préhistoire suffira-t-elle à inverser le paradigme et à remettre le monde en équilibre ?... En tous cas, ça vaut la peine d’essayer.

Commentaires

29.09 | 08:21

quel plaisir de voir que tu as repris la souris, te répondrai directement bientôt.
Monique

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28.09 | 22:04

et la vie continue ses avancées, sourdes et aveugles aux mouvements chaotique et bruyant de la fourmilière anarchique actuelle qu'est l'humanité....

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28.09 | 22:01

si juste et si bien exprimer, bravo ! ...

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28.09 | 21:58

QUel beau texte, magnifique expression de cette si cruelle et réelle vérité.. une question si simple est posée... ou se trouve donc la continuité de la Vie ?

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