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Le rouge est mis (Inde seconde partie)

Voici un mois exactement que nous nous envolâmes pour les Indes (voir texte précédent). Un mois que mon corps râle, tousse, renâcle, proteste, résiste, par tous les moyens qu’il a à sa disposition. Mal de l’altitude sévère, bronchite, angine, rhume à rallonge, maux de tête, cauchemars, hallucinations, crises de panique, je n’ai échappé à aucun de ses soubresauts psychosomatiques.

Malgré mon étonnement – je ne suis quasiment jamais malade --, j’ai vite décrypté la responsable. Pour la première fois de ma vie, j’éprouvais, presque sans interruption, les affres intérieures de la Colère. Quelle étrange sensation ! Une émotion encore totalement inconnue, du moins de mon personnage. Puisque mon mental était tout à fait apte à la repérer chez les autres et autour de moi. Mais je n’en trouvais jamais trace chez moi. Et ce, depuis toute petite. Au plus loin que m’autorise d’aller ma mémoire, j’ai mis du liant dans mes relations au monde, j’ai banni les heurts et les conflits, je me surnommais même « la burette d’huile » dans ma jeunesse. Au détriment de ma propre personnalité bien sûr, profondément. Et pourtant, ça ne m’a pas empêchée d’atteindre la grande liberté qui me semblait, avec la tolérance, le nec plus ultra des objectifs de vie.

Las ! C’était sans compter avec les Indiens. Ou plus exactement avec les hindouistes de sexe masculin. Puissants révélateurs du genre de poussière que j’avais enfouie sous le tapis. Car oui, grosse surprise pour moi, je pourrais (au conditionnel, quoique…) tuer quelqu’un sous le coup de la colère. Un homme de préférence.

Ces mâles nourris depuis des siècles au code de Manu [ De la naissance à la mort, la femme dépend d’un homme. Tout d’abord de son père, puis, après son mariage, de son mari, puis, en cas de décès de celui-ci, de son (ses) beau(x)-frère(s), puis, si absence de frères, de ses fils… ] ont réveillé en moi des instincts de meurtre dont les racines m’ont semblé plonger dans la nuit des temps. Je n’ai pas trouvé les mots qui peignent le regard que m’ont jeté ces hommes. C’est au-delà de la haine, du mépris, de la peur, du rejet, c’est tout cela plus une volonté de me faire disparaître, physiquement, une certitude d’avoir le pouvoir de vie et de mort sur moi pour une simple question de naissance, de droit légitime que ma seule présence de femme indépendante semble remettre en cause. C’est d’une violence inouïe, sans paroles – quel homme s’abaisserait à s’adresser à une femme ? --, mais infiniment destructeur.

J’ai ainsi revécu, en quelques nuits, des millénaires d’annihilation, d’asservissement, de féminicides légalisés, de néantisation, d’éradication… et mon corps de grande fille décontractée n’a pas bien supporté. L’irruption du rouge sanglant de la Colère l’a profondément perturbé et désorienté, tout habitué qu’il soit à porter des vêtements écarlates depuis des décennies. Apparences. Inconscience.

Un mois plus tard, je m’interroge. Ce n’était pas mon premier voyage en Inde. J’ai souvent été confrontée, un peu partout dans le monde hélas, à cet état de machisme si profondément enraciné qu’il en est devenu ordinaire. Ça n’avait encore jamais déflagré ainsi dans tout mon être. Corps et âme. Les champs morphiques générés dans l’humanité actuelle après les épisodes « me too » sont-ils devenus si puissants qu’on atteigne enfin le point de retournement ? Ou est-ce juste le moment sur mon chemin individuel de réintégrer des émotions refoulées, et compléter ainsi le cycle de mes apprentissages ? Je ne sais.

Je contemple ce matin la mer sereine et indifférente, oublieuse des conflits et pollutions qui la zèbrent en surface tandis qu’elle œuvre en profondeur pour se régénérer, et je décide de prendre exemple sur elle, au moins pour aujourd’hui.

 

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Commentaires

29.09 | 08:21

quel plaisir de voir que tu as repris la souris, te répondrai directement bientôt.
Monique

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28.09 | 22:04

et la vie continue ses avancées, sourdes et aveugles aux mouvements chaotique et bruyant de la fourmilière anarchique actuelle qu'est l'humanité....

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28.09 | 22:01

si juste et si bien exprimer, bravo ! ...

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28.09 | 21:58

QUel beau texte, magnifique expression de cette si cruelle et réelle vérité.. une question si simple est posée... ou se trouve donc la continuité de la Vie ?

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