Comment vous dire ?...

Démesure

Vous allez voir ce que vous allez voir, nous avait-on dit. J’ai vu. J’ai ressenti surtout.

Sur une promesse de félicité himalayenne et vishnouïte, nous avions pris bravement la route des Indes. En toute confiance et sérénité. Pauvres de nous. Pauvre de moi. Nous aurions pu avoir quelques doutes dès le début cependant. A la descente du train qui, au départ de Delhi, nous rapprochait des itinéraires de montagne, un représentant de l’agence – oui, nous ne sommes tout de même pas assez inconscients et surtout suffisamment avertis des spécificités routières indiennes pour nous être confiés à une agence --, un représentant de la dite agence donc, se précipite sur nous et nous entraîne devant un guichet coincé sous un escalier de la gare. Là, une charmante jeune femme, qui éprouve bien des difficultés à lire l’alphabet européen de nos passeports – curieuse lacune pour un poste comme le sien, mais peut-être est-elle la fille de la concubine du directeur de la police ? --, cette charmante jeune femme nous enregistre, « biométriquement » s’il vous plaît, en tant que farfelus voyageurs désireux de se rendre à Badrinath. Nous sommes une dizaine dans ce cas mais nous sommes les seuls étrangers. Renseignements pris, il s’agit de faciliter les identifications de corps en cas de disparition intempestive au fil de la route qui mène à ce lieu sacré. Il semble que plus de 6000 personnes aient ainsi disparu corps et biens ces dernières années. Nous voilà rassurés. Si nous glissons dans le ravin, nous ne mourrons pas anonymes. C’est toujours ça.

Nous voici donc en route. Droit vers le nord et les hauteurs. Nous visons l’altitude de 3300m et disposons de deux jours pour les atteindre. Deux jours pour franchir trois cents kilomètres nous paraissaient bien un peu excessifs mais cela nous donnerait le temps d’acclimater nos corps pensions-nous. Nous étions encore innocents. Sept heures pour la première étape, cent cinquante kilomètres. Pauvre moyenne certes, mais compte tenu de l’état de la route, disons plutôt du ruban de terre peu ou prou bitumé, de la dentelle de trous, d’ornières, d’éboulis de rochers, de cascades traversières et de bovins avachis de préférence en biais dans le passage, c’est finalement une honnête moyenne. Et nous avions un excellent chauffeur.

Lever à l’aube pour la deuxième étape censée nous mener au sommet. Même punition, même calvaire pour le dos et les articulations. J’ai vite appris à me planquer derrière la tête du chauffeur pour ne pas voir arriver les obstacles. Ce qui me permettait par la même occasion d’admirer, à gauche et à droite, les magnifiques paysages de l’Uttarakhand, creusés par la haute vallée du Gange avec, accrochés aux pentes raides, des villages aux allures et à la ténacité toute tibétaine.

Quand, à trente-cinq kilomètres du but – soit encore deux heures de trajet prévues --, tout s’est arrêté. Douze véhicules devant nous, la voie taillée dans la roche avait soudainement disparu. Engloutissant probablement les treizième, quatorzième… voitures, qui sait ? Passé le premier choc, nous eûmes une pensée pour leurs passeports biométriques spéciaux. Les retrouverait-on sous les caillasses pour avertir les familles. J’avais des doutes. Ces voitures bondées emportaient des familles entières de pèlerins pour le voyage d’une vie, le CharDam. Sans doute ne restait-il guère de proches demeurés en ville pour les pleurer. Et sans doute aussi le vrai chagrin serait-il de les savoir partis avant d’avoir cotisé pour un meilleur karma et non pas au retour.

Nous nous sommes donc repliés sur le premier village en contrebas. Eu la chance d’y trouver une chambre et un jeune cuistot borgne spécialisé en dimsum shanghaïotes, allez savoir. Il ne cuisinait rien d’autre mais il les faisait bien. L’éboulement fut dégagé pendant la nuit par les militaires et la « route » ré-ouverte à dix heures le lendemain matin. Je n’ai pas demandé si les bulldozers avaient sorti quelques véhicules chutés ou les avaient au contraire submergés de blocs supplémentaires. Pas envie de savoir.

Le séjour autour du temple de Badrinath fut pour moi à l’origine d’un autre genre de difficultés, que je raconterai sans doute sous peu. Mais pour en finir avec la route, nous sommes redescendus trois jours plus tard. Quatorze heures de cahots, d’arrêts, de frayeurs, deux engins de chantier tous les cent mètres et des files ininterrompues de pèlerins enfin bénis – ainsi que soulagés des multiples donations effectuées là-haut dans ce seul objectif. Nous avons eu tout loisir de constater à quel point nous avions été chanceux, ou protégés nous aussi par Vishnou. Trois jours plus tard, je lisais dans le Times of India qu’une voiture était tombée dans le ravin là-même où nous venions de passer. Huit morts. Une semaine plus tard, les militaires fermaient la route jusqu’au printemps, avec un mois d’avance par rapport aux années précédentes. Très chanceux vous dis-je !

Les Himalaya ne sont pas à taille humaine. C’est bien la demeure des dieux et seules certaines communautés initiées ont su l’apprivoiser, l’approcher avec respect et humilité, à pied. Les conquérants motorisés du monde moderne n’ont rien à faire à ces hauteurs et la montagne le leur fait savoir en quelques froncements de sourcils indifférents. Mais nous avons perdu tout respect pour la déesse Terre et nous le payons, nous le paierons, les enfants à venir le paieront, très cher.

 

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Commentaires

29.09 | 08:21

quel plaisir de voir que tu as repris la souris, te répondrai directement bientôt.
Monique

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28.09 | 22:04

et la vie continue ses avancées, sourdes et aveugles aux mouvements chaotique et bruyant de la fourmilière anarchique actuelle qu'est l'humanité....

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28.09 | 22:01

si juste et si bien exprimer, bravo ! ...

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28.09 | 21:58

QUel beau texte, magnifique expression de cette si cruelle et réelle vérité.. une question si simple est posée... ou se trouve donc la continuité de la Vie ?

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