Comment vous dire ?...

Gythio – Septembre. Les grosses chaleurs qui m’ont cueillie au retour, il y a une semaine, font mine de retomber doucement. Mon crâne ne ruisselle plus à gros bouillons au moindre mouvement (et dire que nous n’en sommes, semble-t-il, qu’au tout début du réchauffement…). Je vais pouvoir aérer mon cerveau et tirer quelques conclusions de cet été en France.

La plus frappante, et la plus désolante, est certainement l’ambiance générale. Voilà plus de cinq ans que je n’avais pas réellement séjourné dans l’hexagone. Le choc est assez rude. Les premiers mots qui me viennent sont : intolérance et agressivité. « Tout ce qui ne va pas dans mon sens me dérange, me met en rogne et déclenche le rejet. » La différence, le sexe, la religion, la couleur, les idées, le bruit (assigner un coq au tribunal ???), le comportement, tout est prétexte. Seuls comptent l’individu et son environnement très proche. « Tu caricatures », me dit-on. J’aimerais bien. Mais ce fut un ressenti sincère et profond qui m’a accompagnée tout au long de ces semaines d’itinérance dans le beau pays de France.

Et c’est ma deuxième conclusion : naître quelque part détermine ton métabolisme. Je suis née en France. J’ai respiré avec bonheur la fraîcheur des frondaisons de feuillus, j’ai humé les brumes de larges rivières au cours régulier, j’ai battu des mains enfantines devant chaque troupeau de vaches mâchouillant l’herbe haute de grasses prairies, j’ai écouté le saut des carpes dans des lacs enfouis sous les roseaux. Mon âme a fait le plein de cette tempérance climatique qui caractérise le cœur de France mais semble avoir un peu disparu du cœur de ses habitants. J’ai retrouvé aujourd’hui la sécheresse et l’austérité de mon Magne caillouteux, mais j’apprécierai désormais volontiers un bain de nature revitalisant une fois de temps en temps.

Je passe rapidement sur l’emprise époustouflante qu’exercent les écrans sur les cerveaux de mes contemporains. De tous mes contemporains. En toute inconscience, chacun se laisse laver le cerveau et abdique son sens critique tout en disant « s’informer ». Chacun offre sa vie intime sur un plateau à des ogres qui en font des masses de fric assassines. Chaque conversation est hachée par le « Attends, je demande à Google » mais personne ne sait plus vraiment rien. Je suis de plus en plus terrifiée par l’ampleur de cette dépendance, qui ne se limite pas à la France il est vrai. Mes voisins grecs ont des écrans – les jeunes vivent avec, ici comme ailleurs – mais ils ont aussi des préoccupations de survie économique et physique qui les en tiennent souvent éloignés. Qu’est-ce qui vaut le mieux ?...

Une fois de plus, tout ceci n’est pas très enthousiasmant, ni en général ni dans le détail, et pourtant… Je ne peux m’empêcher de me sentir en paix, en accord avec ce choix qu’a fait mon âme de s’incarner dans ce « drôle » de monde. Je n’y apporte que ma présence, certes. Mais qui sait ?

Sans doute, le dessin global de la tapisserie ne nous est-il accessible qu’au dernier nouage de brin de laine… J’espère…

Redevenue Parisienne pour huit jours après cinq ans d’absence, j’ai parfois la curieuse sensation d’être entrée dans un livre de Philip K. Dick ou de Murakami. Avec des moments de rupture spatio-temporels incontrôlables. Déjà, je me demande en voyant une télévision, -- ce que je n’ai pas fait depuis plus de dix ans --, où se promènent des présentateurs dont je reconnais la voix mais qui ne me rappellent rien physiquement, si on peut vraiment tant vieillir en si peu de temps ?

Les gares SNCF ne vendent plus de billets de train, me dit-on. Comment fait-on pour se déplacer si on ne dispose pas d’internet ?

Une expo ? Oui, mais seulement si vous pouvez montrer « patte code barrée » blanche sur un smartphone connecté. Je n’ai ni l’un ni l’autre. J’aurais été privée de Van Gogh sans les amis ?

On m’a bien prévenue. Traverser une rue en sens unique en vérifiant seulement le côté d’où sont censées venir les voitures divise par deux l’espoir de terminer la journée indemne. Surgie en silence et en sens interdit, une trottinette électrique en libre-service vous percute sans prévenir. Si vous avez le malheur de protester, le « pilote » imperturbable et vertical vous adresse un majeur d’honneur en poursuivant sa route, avant de jeter l’engin au milieu d’un trottoir, arrivé à destination. Sans gêne et non-respect.

Comme je le fais dix fois par jour en Grèce, aux terrasses de bistrot ou devant le kiosque à journaux, je cherche, mais en vain, à croiser des regards, à échanger un sourire ou quelques mots. Inutile. Mes vis-à-vis, ou plutôt côte-à-côte, ne voient et ne parlent qu’à leur écran portatif. Comment faire connaissance ?

En ce moment, circuler dans la capitale est mission impossible. Tranchées, barricades, travaux, palissades, rues barrées, voies cyclables inversées, poubelles renversées, bouchons indémêlables… Ai-je réellement vécu un jour dans cette ville ? Et ai-je vraiment aimé ça ?

 

Certaines personnes sont délibérément citadines et d’autres viscéralement rurales. J’ai testé sincèrement les deux et ai opté un jour pour le moyen terme : les petites villégiatures animées. Le fait d’avoir élu ma dernière adresse de ce genre dans une province reculée du Péloponnèse m’a dissimulé l’envahissement exponentiel des modes de vie « connectés » dans les grandes villes. En constater brusquement les effets après une absence pourtant relativement courte me laisse un peu désorientée. Et surtout perplexe.

Car je n’ai pas envie de ce monde ; mais il n’est plus possible, ou plus permis ?, de vivre « déconnecté » dans ce monde, semble-t-il. Alors ?…

Et bien alors… je ne sais pas. Un ermitage dans les Himalayas ? Un peu frais peut-être. Un monastère en Ethiopie ? Un peu chaud sûrement. Une tente Porte de la Chapelle ? Un peu embouteillé (et entre parenthèses, une véritable honte pour notre pays !). Un aller sans retour pour le Pacifique ou pour le Paradis ? Ma foi, il a semblé à certains que la misère était moins pénible au soleil. On peut vérifier. Pourvu qu’on y puisse « déconnecter »… et déconner un peu aussi, tant que ça reste permis.

Je crois l’avoir déjà dit, je suis réellement droguée à la lecture. Intoxiquée, dépendante, accro totale. Pas une journée sans livre ou journal, même un Mickey, pas un moment solitaire sans une page sous les yeux. Et si je n’ai pas de mots déjà imprimés à dévorer, j’en écris, je noircis des pages inutiles. Sans aucun souci de la page blanche, juste l’incapacité à ne pas la noircir justement. Comme pour chaque toxico, j’ai trouvé mon dealer. La tablette Kindle. Je télécharge à tour de clavier des milliers de pages, j’ai toujours quelque œuvre complète d’avance, au cas où… on ne sait jamais. Les auteurs passés dans le domaine public vous offrent désormais des centaines d’ouvrages quasi gratuits. Pour 0,99 euro pièce, tout Balzac (14600 pages), Zola (17750 pages), Verne l’imbattable (38000 pages), et tant d’autres qui ont déjà enchanté mes nuits. Dernièrement, un peu à court de classiques, j’ai enchaîné les ancêtres des créateurs de romans policiers. En commençant par leur aîné à tous, Edgar Allan Poe, puis Emile Gaboriau et Gaston Leroux avant Arthur Conan Doyle. Tous ces hommes se sont joyeusement servis pour leur personnage vedette chez leurs prédécesseurs. Mais qu’à cela ne tienne. Lecoq, Dupin et Rouletabille nous ont amené Sherlock Holmes. Et ça, ça valait la peine.

Parce que le docteur Doyle, victime du succès de son détective drogué, n’a pas reçu l’estime qu’aurait dû lui valoir l’ensemble de son œuvre. Sa biographie elle-même est passionnante et furieusement moderne. C’est en la lisant que je suis tombée en arrêt sur le mot « lantiponnage ». J’ai d’abord cru à une coquille de la version ebook, ou à un néologisme du traducteur. Fi donc ! A quoi m’ont servi les études ? Lantiponnage existe bel et bien en français. « Lantiponner : Perdre son temps, s’attarder en discours futiles ou inutiles ». D’où « Lantiponnage : Propos inutiles et importuns ». « Il ne fait que lantiponner au lieu de venir au fait » écrivit Huysmans. J’adore ! Etymologiquement parlant, cela pourrait venir de « lent » et « pondre ». L’image est parlante.

Je suis alors entrée dans une rêverie amusée. Voilà un mot tel que devrait les aimer le nouveau maître de l’hexagone, pour épater le menu peuple de sa mirifique érudition. Mais pourrait-on l’utiliser, nous, pour décrire le verbiage de ses affidés et débiteurs ? Je ne parviens plus à écouter les matinales à la radio où sont invités tous ces gens parlant selon « les éléments de langage » imposés par leur chef, sans aucune sincérité, ni bon sens, ni compréhension des demandes dudit menu peuple. Juste des lantiponnages donc, pour gagner du temps, passer en force les mesures imposées par leurs créanciers, et se moquer des souffrances de gens qu’ils ne rencontreront jamais. Ainsi régulièrement, je coupe le son et retourne me plonger dans les intrigues cousues de fils multicolores d’auteurs qui ne se prenaient pas pour Jupiter, mais savait ce que parler, ou écrire, veut dire.

Sur l’île déserte, j’emporte mon Kindle… et la wifi pour le nourrir ! Ah oui, et l'électricité aussi... Zut... Bon, sans doute le vieux couteau suisse sera-t-il plus adapté à l'environnement. Et je lantiponnerai entre moi et moi pour passer le temps !

 

[ Illustration : Arthur Conan Doyle by George Wylie Hutchinson ]

Nous avons perdu. Le maire est donc reconduit pour quelques années. Je n’ai pas tout saisi. Au fil de la semaine entre les deux tours, son score est passé de 39% à 47%. J’ai un peu de mal à comprendre comment se passent les dépouillements. Un ou deux points de marge, je veux bien, mais huit ?!... Même dans ma vallée haute-alpine un peu retardée, ils étaient plus précis !

Ses deux adversaires se sont donc unis pour faire front. Mathématiquement, c’était jouable. Mais c’était sans compter sur les cars affrétés pour ramener d’Athènes, gratuitement, les partisans du maire encore possesseurs de foncier sur le territoire du Magne, donc votants légitimes. N’oublions pas que les Maniotes ont peuplé Cargèse. Des sociologues y trouveraient sans doute matière à comparaison quant aux méthodes électorales. Toujours est-il qu’à dix heures du soir ce dimanche, des fusées d’artifice ont éclaté sur le port pour célébrer un petit 2% de marge (en fait, 54% lundi matin). Puis, sans doute échauffés par le parfum de la poudre, certains fêtards (dont, semble-t-il, le fils du maire lui-même) se sont rendus devant la librairie d’un des opposants et l’ont copieusement arrosée à la Kalachnikov. Très corse, vous dis-je ! On s’amuse comme on veut quand on est le plus fort…

J’ai une question : avons-nous vraiment évolué depuis l’apparition d’homo sapiens ? Je ne parle pas d’évolutions techniques, incontestables, mais du développement des qualités de cœur qui permettraient de les utiliser à construire un bonheur commun plutôt qu’à détruire le plus léger rival.

Mais je comprends chaque jour un peu plus combien mes exigences sont utopiques et virtuelles. Elles ne sont que l’illusion d’un monde à deux visages opposés, alors qu’en réalité, il n’est qu’Un, ou plutôt que ce Un est multiple et non binaire. Il me faut accepter tous les gris. Ils sont la Vie. Ou du moins les miroirs où je projette les créations de mon mental. En fait, mon seul objectif devrait être d’occulter ces miroirs pour laisser toute liberté à la Vie elle-même, sans objectifs ni limitations. Pas facile mais… ça vaut la peine d’essayer.

Allez-y messieurs, battez-vous ! Vivez !

Je me suis décidée. Vivant depuis cinq ans dans un pays européen, je peux donner mon avis lors des consultations locales. Décidément déçue par les décisions dictatoriales et destructrices du despote actuel – j’ai écrit « despote » pour le plaisir de l’allitération, bien qu’en orthodoxie, un despote soit un évêque et non le maire –, déçue donc, j’ai pensé le faire savoir. Sans illusion, mais qui sait ? Une simple déclaration en mairie et j’ai commencé à étudier les programmes des trois candidats de l’opposition à la municipalité. Excellents cours de vocabulaire grec. Ici comme ailleurs, les politiques utilisent un langage « inouï » au sens propre. Je cherche quelques traductions dans le dictionnaire mais je ne retiens pas les mots. Inutile. Je n’aurai jamais l’occasion ni de les entendre ni de les prononcer dans la vie courante. Pas grave, je comprends l’essentiel.

Mais le fonctionnement du vote m’échappe encore un peu. Si j’ai bien compris, je choisirai une parmi les quatre têtes de liste (quand je dis une, vous pensez bien qu’il s’agit de quatre hommes) et on m’indiquera combien de croix je suis autorisée à mettre devant les noms de ses colistiers qui m’agréent. Sur quels critères est déterminé le nombre de croix, là, je n’ai pas encore saisi.

Quant aux européennes côté grec, nulle trace visible. Ni campagne, ni affiche, rien, on n’en entend pas parler. Pourtant le vote est bien organisé en même temps que les municipales. Encore un mystère à élucider. Voilà un dimanche qui promet d’être instructif.

Instructif, et désespérant par la même occasion car j’augure mal des résultats globaux. La campagne française, de mon point de vue, n’a été qu’une éprouvante démonstration des aveuglements et des égotismes de petits chefs obtus. Le monde et l’humanité sont proches, très proches, de l’extinction, mais chacun ne se préoccupe que de son seul bien-être, pas même de celui de ses propres enfants... Y a-t-il encore des mots pour qualifier notre criminelle stupidité ?

Commentaires

03.02 | 19:58

Coucou dame grecque,
si tu ne veux pas rencontrer trop de chinois et de russes, je te propose un p'tit tour par les confins charentais....
Et ta new adresse ?

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02.01 | 15:45

Bonjour Aline,
Je te souhaite le meilleur également ! J'espère que tout va bien, je t'embrasse et pense bien à toi,
La petite Céline (de Tourmag)

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01.10 | 16:45

Eh bien oui je pense comme toi mais ce n'est pas la vraie vie nous sommes dans un jeu vidéo .....c'est sur

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16.08 | 09:08

intéressant ; ça me parle. Abientôt.

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