Comment vous dire ?...

Grand émoi depuis quelques jours sur la place de Gythio. Mon bistrot préféré a décidé d’investir. Ont fleuri sur sa terrasse cloisons vitrées, calorifères électriques ouverts à tous les vents et colonne de gaz chauffante au centre. Les fumeurs se précipitent.

Il faut dire que la directive européenne qui les vise n’était guère respectée jusqu’à il y a peu, et que le cendrier était le premier objet qu’on pouvait contempler sur les tables avant l’apport du verre d’eau d’accueil. (Oui, vous ne pouvez pas savoir, vous qui devez payer les cinq malheureux centilitres réclamés à cor et à cris aux côtés de votre expresso. Ici c’est offert d’office avant la commande.)

Un Tsipras obéissant à la férule allemande a changé les choses. Il en coûte désormais trop cher aux tenanciers de rester libres de leurs choix de vie. Ainsi le Mitsos qui possède ma terrasse préférée a-t-il choisi d’investir dans un espace fumeur extérieur protégé, comme dans les aéroports, une sorte de cage vitrée, mais ici à ciel ouvert, respectant la règle tout en la transcendant. Très grec !

Bien entendu, je me suis empressée de leur expliquer que ces chauffages pour les mouettes coûtaient si cher que même les fumeurs français les abandonnaient petit à petit (j’ai cru même comprendre que des villes comme Rennes les avaient carrément interdits). Ils ne veulent pas le savoir. Ils se sentent modernes.

Un aficionado de l’Olympiakos, dont ce café est le centre associatif local, m’a démontré, chiffres en tête, le bénéfice que retirerait Mitsos de son installation, puisque la troupe de supporters allait grossir du fait de la nouvelle possibilité d’ajouter la fumée aux cris de guerre. Ne vivons-nous pas une époque formidable ? La guerre en chantant, la fin du monde en rigolant, le carnage général en exultant ! « Youpi ! Tu as vu ce but magnifique ?! »

Personnellement, je le vois bien le but. Mais puisqu’il semble convenir à la majorité et que la démocratie donne le pouvoir (je n’ai pas dit le bon sens) à cette majorité, qui suis-je pour aller contre ? Terminées les indignations, j’entre dans l’acceptation. Mon génie rebelle réfugié sur mon épaule après son exclusion du cerveau, me souffle tout de même à l’oreille, qui lui est plus accessible désormais : « Ça n’empêche pas d’essayer de trouver les bons côtés de tout ça… » Il a sûrement raison.

A la suite de mes deux précédents textes, une amie désolée et amoureuse de l’Inde m’a envoyé quelques belles images rédemptrices. Les sourires et la douceur du Kérala, en contraste avec la morgue et la dureté du nord. C’est juste, et consolant. Mais peu convaincant.

S’il suffisait de changer de latitude pour modifier le fond des âmes, toute la ceinture tropicale du globe serait habitée de femmes en fuite. J’imagine la terre, cette fameuse terre « bleue comme une orange » mais surtout ronde comme elle, tranchée à l’horizontale par deux fois aux pointillés des tropiques. Faisant d’elle un burger insolite : un steack femelle grillé par le soleil et coincé entre deux pains virils et durcis par le froid. Quelle image ! Magritte nous aurait peint ça à merveille.

Hélas la peur et la sauvagerie n’ont pas de frontière, et la lâcheté des gens au pouvoir n’a pas de limites. Il ne se passera rien, avant longtemps. Je crains même un retour du balancier après toutes ces « libérations de parole » dont se gargarisent les médias. Trop contents d’accrocher à leur une de chasse les visages de célébrités prises la main dans le slip.

L’équilibrage des relations est loin, le partenariat entre homme et femme pas encore en vue, le dépassement, voire l’abandon, de quotas hypocrites pas pour demain. Trop de millénaires d’ancrage d’une suprématie d’un sexe sur l’autre pour être balayés en une seule décennie. J’en viens presque à valider les demandes d’« asexualisation » de certains jeunes d’aujourd’hui, aussi baroque que cela me paraisse. Quand les modèles principaux sont domination et servitude, l’envie doit être grande de fuir en no (wo)man’s land, écriture inclusive oblige.

Franchement, vous ne trouvez pas que ce monde délire ? Heureusement, il me reste la contemplation. Le Taygète a coiffé son premier voile de neige. Les collines du Magne, rafraichies par une petite semaine d’orages automnaux, reverdissent tendrement sous leur robe de bruyère rosie. La mer étincelle de saphirs et lapis lazuli précieux caressés par un soleil adouci… Mais que fait l’homme de tant de beauté ?

[ photo S. Martins ]

Voici un mois exactement que nous nous envolâmes pour les Indes (voir texte précédent). Un mois que mon corps râle, tousse, renâcle, proteste, résiste, par tous les moyens qu’il a à sa disposition. Mal de l’altitude sévère, bronchite, angine, rhume à rallonge, maux de tête, cauchemars, hallucinations, crises de panique, je n’ai échappé à aucun de ses soubresauts psychosomatiques.

Malgré mon étonnement – je ne suis quasiment jamais malade --, j’ai vite décrypté la responsable. Pour la première fois de ma vie, j’éprouvais, presque sans interruption, les affres intérieures de la Colère. Quelle étrange sensation ! Une émotion encore totalement inconnue, du moins de mon personnage. Puisque mon mental était tout à fait apte à la repérer chez les autres et autour de moi. Mais je n’en trouvais jamais trace chez moi. Et ce, depuis toute petite. Au plus loin que m’autorise d’aller ma mémoire, j’ai mis du liant dans mes relations au monde, j’ai banni les heurts et les conflits, je me surnommais même « la burette d’huile » dans ma jeunesse. Au détriment de ma propre personnalité bien sûr, profondément. Et pourtant, ça ne m’a pas empêchée d’atteindre la grande liberté qui me semblait, avec la tolérance, le nec plus ultra des objectifs de vie.

Las ! C’était sans compter avec les Indiens. Ou plus exactement avec les hindouistes de sexe masculin. Puissants révélateurs du genre de poussière que j’avais enfouie sous le tapis. Car oui, grosse surprise pour moi, je pourrais (au conditionnel, quoique…) tuer quelqu’un sous le coup de la colère. Un homme de préférence.

Ces mâles nourris depuis des siècles au code de Manu [ De la naissance à la mort, la femme dépend d’un homme. Tout d’abord de son père, puis, après son mariage, de son mari, puis, en cas de décès de celui-ci, de son (ses) beau(x)-frère(s), puis, si absence de frères, de ses fils… ] ont réveillé en moi des instincts de meurtre dont les racines m’ont semblé plonger dans la nuit des temps. Je n’ai pas trouvé les mots qui peignent le regard que m’ont jeté ces hommes. C’est au-delà de la haine, du mépris, de la peur, du rejet, c’est tout cela plus une volonté de me faire disparaître, physiquement, une certitude d’avoir le pouvoir de vie et de mort sur moi pour une simple question de naissance, de droit légitime que ma seule présence de femme indépendante semble remettre en cause. C’est d’une violence inouïe, sans paroles – quel homme s’abaisserait à s’adresser à une femme ? --, mais infiniment destructeur.

J’ai ainsi revécu, en quelques nuits, des millénaires d’annihilation, d’asservissement, de féminicides légalisés, de néantisation, d’éradication… et mon corps de grande fille décontractée n’a pas bien supporté. L’irruption du rouge sanglant de la Colère l’a profondément perturbé et désorienté, tout habitué qu’il soit à porter des vêtements écarlates depuis des décennies. Apparences. Inconscience.

Un mois plus tard, je m’interroge. Ce n’était pas mon premier voyage en Inde. J’ai souvent été confrontée, un peu partout dans le monde hélas, à cet état de machisme si profondément enraciné qu’il en est devenu ordinaire. Ça n’avait encore jamais déflagré ainsi dans tout mon être. Corps et âme. Les champs morphiques générés dans l’humanité actuelle après les épisodes « me too » sont-ils devenus si puissants qu’on atteigne enfin le point de retournement ? Ou est-ce juste le moment sur mon chemin individuel de réintégrer des émotions refoulées, et compléter ainsi le cycle de mes apprentissages ? Je ne sais.

Je contemple ce matin la mer sereine et indifférente, oublieuse des conflits et pollutions qui la zèbrent en surface tandis qu’elle œuvre en profondeur pour se régénérer, et je décide de prendre exemple sur elle, au moins pour aujourd’hui.

 

Vous allez voir ce que vous allez voir, nous avait-on dit. J’ai vu. J’ai ressenti surtout.

Sur une promesse de félicité himalayenne et vishnouïte, nous avions pris bravement la route des Indes. En toute confiance et sérénité. Pauvres de nous. Pauvre de moi. Nous aurions pu avoir quelques doutes dès le début cependant. A la descente du train qui, au départ de Delhi, nous rapprochait des itinéraires de montagne, un représentant de l’agence – oui, nous ne sommes tout de même pas assez inconscients et surtout suffisamment avertis des spécificités routières indiennes pour nous être confiés à une agence --, un représentant de la dite agence donc, se précipite sur nous et nous entraîne devant un guichet coincé sous un escalier de la gare. Là, une charmante jeune femme, qui éprouve bien des difficultés à lire l’alphabet européen de nos passeports – curieuse lacune pour un poste comme le sien, mais peut-être est-elle la fille de la concubine du directeur de la police ? --, cette charmante jeune femme nous enregistre, « biométriquement » s’il vous plaît, en tant que farfelus voyageurs désireux de se rendre à Badrinath. Nous sommes une dizaine dans ce cas mais nous sommes les seuls étrangers. Renseignements pris, il s’agit de faciliter les identifications de corps en cas de disparition intempestive au fil de la route qui mène à ce lieu sacré. Il semble que plus de 6000 personnes aient ainsi disparu corps et biens ces dernières années. Nous voilà rassurés. Si nous glissons dans le ravin, nous ne mourrons pas anonymes. C’est toujours ça.

Nous voici donc en route. Droit vers le nord et les hauteurs. Nous visons l’altitude de 3300m et disposons de deux jours pour les atteindre. Deux jours pour franchir trois cents kilomètres nous paraissaient bien un peu excessifs mais cela nous donnerait le temps d’acclimater nos corps pensions-nous. Nous étions encore innocents. Sept heures pour la première étape, cent cinquante kilomètres. Pauvre moyenne certes, mais compte tenu de l’état de la route, disons plutôt du ruban de terre peu ou prou bitumé, de la dentelle de trous, d’ornières, d’éboulis de rochers, de cascades traversières et de bovins avachis de préférence en biais dans le passage, c’est finalement une honnête moyenne. Et nous avions un excellent chauffeur.

Lever à l’aube pour la deuxième étape censée nous mener au sommet. Même punition, même calvaire pour le dos et les articulations. J’ai vite appris à me planquer derrière la tête du chauffeur pour ne pas voir arriver les obstacles. Ce qui me permettait par la même occasion d’admirer, à gauche et à droite, les magnifiques paysages de l’Uttarakhand, creusés par la haute vallée du Gange avec, accrochés aux pentes raides, des villages aux allures et à la ténacité toute tibétaine.

Quand, à trente-cinq kilomètres du but – soit encore deux heures de trajet prévues --, tout s’est arrêté. Douze véhicules devant nous, la voie taillée dans la roche avait soudainement disparu. Engloutissant probablement les treizième, quatorzième… voitures, qui sait ? Passé le premier choc, nous eûmes une pensée pour leurs passeports biométriques spéciaux. Les retrouverait-on sous les caillasses pour avertir les familles. J’avais des doutes. Ces voitures bondées emportaient des familles entières de pèlerins pour le voyage d’une vie, le CharDam. Sans doute ne restait-il guère de proches demeurés en ville pour les pleurer. Et sans doute aussi le vrai chagrin serait-il de les savoir partis avant d’avoir cotisé pour un meilleur karma et non pas au retour.

Nous nous sommes donc repliés sur le premier village en contrebas. Eu la chance d’y trouver une chambre et un jeune cuistot borgne spécialisé en dimsum shanghaïotes, allez savoir. Il ne cuisinait rien d’autre mais il les faisait bien. L’éboulement fut dégagé pendant la nuit par les militaires et la « route » ré-ouverte à dix heures le lendemain matin. Je n’ai pas demandé si les bulldozers avaient sorti quelques véhicules chutés ou les avaient au contraire submergés de blocs supplémentaires. Pas envie de savoir.

Le séjour autour du temple de Badrinath fut pour moi à l’origine d’un autre genre de difficultés, que je raconterai sans doute sous peu. Mais pour en finir avec la route, nous sommes redescendus trois jours plus tard. Quatorze heures de cahots, d’arrêts, de frayeurs, deux engins de chantier tous les cent mètres et des files ininterrompues de pèlerins enfin bénis – ainsi que soulagés des multiples donations effectuées là-haut dans ce seul objectif. Nous avons eu tout loisir de constater à quel point nous avions été chanceux, ou protégés nous aussi par Vishnou. Trois jours plus tard, je lisais dans le Times of India qu’une voiture était tombée dans le ravin là-même où nous venions de passer. Huit morts. Une semaine plus tard, les militaires fermaient la route jusqu’au printemps, avec un mois d’avance par rapport aux années précédentes. Très chanceux vous dis-je !

Les Himalaya ne sont pas à taille humaine. C’est bien la demeure des dieux et seules certaines communautés initiées ont su l’apprivoiser, l’approcher avec respect et humilité, à pied. Les conquérants motorisés du monde moderne n’ont rien à faire à ces hauteurs et la montagne le leur fait savoir en quelques froncements de sourcils indifférents. Mais nous avons perdu tout respect pour la déesse Terre et nous le payons, nous le paierons, les enfants à venir le paieront, très cher.

 

Gythio – Septembre. Les grosses chaleurs qui m’ont cueillie au retour, il y a une semaine, font mine de retomber doucement. Mon crâne ne ruisselle plus à gros bouillons au moindre mouvement (et dire que nous n’en sommes, semble-t-il, qu’au tout début du réchauffement…). Je vais pouvoir aérer mon cerveau et tirer quelques conclusions de cet été en France.

La plus frappante, et la plus désolante, est certainement l’ambiance générale. Voilà plus de cinq ans que je n’avais pas réellement séjourné dans l’hexagone. Le choc est assez rude. Les premiers mots qui me viennent sont : intolérance et agressivité. « Tout ce qui ne va pas dans mon sens me dérange, me met en rogne et déclenche le rejet. » La différence, le sexe, la religion, la couleur, les idées, le bruit (assigner un coq au tribunal ???), le comportement, tout est prétexte. Seuls comptent l’individu et son environnement très proche. « Tu caricatures », me dit-on. J’aimerais bien. Mais ce fut un ressenti sincère et profond qui m’a accompagnée tout au long de ces semaines d’itinérance dans le beau pays de France.

Et c’est ma deuxième conclusion : naître quelque part détermine ton métabolisme. Je suis née en France. J’ai respiré avec bonheur la fraîcheur des frondaisons de feuillus, j’ai humé les brumes de larges rivières au cours régulier, j’ai battu des mains enfantines devant chaque troupeau de vaches mâchouillant l’herbe haute de grasses prairies, j’ai écouté le saut des carpes dans des lacs enfouis sous les roseaux. Mon âme a fait le plein de cette tempérance climatique qui caractérise le cœur de France mais semble avoir un peu disparu du cœur de ses habitants. J’ai retrouvé aujourd’hui la sécheresse et l’austérité de mon Magne caillouteux, mais j’apprécierai désormais volontiers un bain de nature revitalisant une fois de temps en temps.

Je passe rapidement sur l’emprise époustouflante qu’exercent les écrans sur les cerveaux de mes contemporains. De tous mes contemporains. En toute inconscience, chacun se laisse laver le cerveau et abdique son sens critique tout en disant « s’informer ». Chacun offre sa vie intime sur un plateau à des ogres qui en font des masses de fric assassines. Chaque conversation est hachée par le « Attends, je demande à Google » mais personne ne sait plus vraiment rien. Je suis de plus en plus terrifiée par l’ampleur de cette dépendance, qui ne se limite pas à la France il est vrai. Mes voisins grecs ont des écrans – les jeunes vivent avec, ici comme ailleurs – mais ils ont aussi des préoccupations de survie économique et physique qui les en tiennent souvent éloignés. Qu’est-ce qui vaut le mieux ?...

Une fois de plus, tout ceci n’est pas très enthousiasmant, ni en général ni dans le détail, et pourtant… Je ne peux m’empêcher de me sentir en paix, en accord avec ce choix qu’a fait mon âme de s’incarner dans ce « drôle » de monde. Je n’y apporte que ma présence, certes. Mais qui sait ?

Sans doute, le dessin global de la tapisserie ne nous est-il accessible qu’au dernier nouage de brin de laine… J’espère…

Commentaires

20.12 | 15:17

... Ou alors plus simple passer outre et sourire à tous à rien à soi à personne à Dieu ! Cela se nomme (encore) aimer la vie pas forcément tout le temps

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20.12 | 15:10

...Je viens de m'asseoir à coté de toi et béate je contemple !
Rien à dire, le sourire s'installe entre nous
Douce si douce rêverie

...
20.12 | 15:04

Quand je pense que tu trouvais que pour cause d'anniversaire nous fabriquions trop de glaçons..; Et même que cela tournait à un comportement psychomaniaque ! :

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03.02 | 19:58

Coucou dame grecque,
si tu ne veux pas rencontrer trop de chinois et de russes, je te propose un p'tit tour par les confins charentais....
Et ta new adresse ?

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