Ça va très vite, non ?!

Le dimanche à Gy-thi-o,

[Prononcez Gy-thi-o, détaché, pour garder le rythme]

C’est le jour de bavardages…

Parce que le jour de mariages, c’est le samedi, pour tout le monde. Sauf si ça tombe un 15 août. On ne se marie pas le jour de la fête de la sainte Vierge, par peur d’une nuit de noces décevante peut-être ?!…

Le dimanche à Gy-thi-o, en dehors des boutiques de souvenirs et de quelques pâtisseries, tout est fermé. C’est le jour des restos et des bistrots. Le calme matinal règne jusque tard parce que les veilles ont souvent été prolongées. En fin de matinée, les terrasses se remplissent peu à peu, même si elles restent beaucoup plus clairsemées qu’il y a quelques années. Les hommes arrivent les premiers. Ça parle foot et politique. J’entends souvent revenir le nom de Macron dans le brouhaha, et les commentaires sur l’attitude la France en Europe sont fréquents depuis quelque temps. Les femmes suivent, d’abord les anciennes, avec à la main le carton de gâteaux du dimanche. Puis les jeunes mamans, tout juste sorties de la cuisine et amenant les enfants qui se mettent à courir en tous sens à travers la place.

Les conversations changent alors de ton, deviennent échanges de table à table, de groupe en groupe. Des histoires de famille, des anecdotes sans importance, des plaintes de voisinage, des frasques de vedettes de télé, des critiques vestimentaires, des soupirs nostalgiques, et surtout, surtout, un immense fatalisme. On parle pour dire quelque chose, pour jouer le jeu, comme avant, mais derrière ces efforts de normalité, ce qui me saute aux yeux et aux oreilles, c’est l’« inespérance », la certitude désormais entérinée d’une chute sans appel, d’un déclassement sans rattrapage, d’une malédiction venue d’ailleurs qu’aucun mage providentiel ne saurait plus redresser.

Mais le Grec est fier avant tout, rien de tout cela n’est exprimé avec rancœur ou agressivité. On encaisse, on assume, on contourne, on fabule, on parle fort et on sourit.

En fait, le dimanche à Gy-thi-o,

C’est plutôt jour de naufrage.

Je ne ferai pas l’injure à Gé, notre terre mère, de la croire assujettie à des émotions aussi tristement humaines que la colère.  Non, je la crois plutôt aimante dans ses leçons, et même mesurée, à son échelle, dans ses avertissements. Gé aime l’harmonie, elle vit en homéostasie. Elle nous fait juste signe que nous détruisons cet équilibre. Elle ne le fait pas par crainte, ni par complexe de supériorité ou d’antériorité, mais simplement par honnêteté.

Je ne nie pas les destructions et les morts, conséquences immédiates toujours douloureuses au niveau des individus. Mais je ne peux pas ne pas voir, aussi, d’un peu plus haut, les aveuglements inconséquents, les promoteurs gourmands, les élus complaisants, les privilégiés exigeants, les pseudos dirigeants abrutis, les délinquants inconscients, tous à l’origine des dérèglements qui mènent à ces catastrophes de plus en plus meurtrières.

Je n’oublie pas non plus que chaque année disparaissent, dans un silence assourdissant, des centaines de Bengalais sous les vagues, des milliers d’hectares d’Amazonie sous les tronçonneuses, toujours plus d’espèces animales décimées par la hausse des températures qu’entraînent l’activité et l’avidité humaines, la banquise régulatrice qui fond, les eaux devenues mortifères pour des millions d’Indiens et de Chinois autour d’exploitations minières exhaustives… et tellement d’autres images sombres.

La planète était un paradis cadeau que nous avons empoisonné sans remords. Sans conscience. Nous ne l’avons pas « empruntée à nos enfants », nous l’épuisons, imaginant que nous n’aurons pas à la leur rendre. Après nous le déluge, qu’il soit d’eau ou de feu, nucléaire. Gé l’Immortelle nous fait savoir que cette « légende », qu’on retrouve dans presque toutes les cosmogonies connues, pourrait vite redevenir réalité.

Et non, je ne suis même pas en colère. Un peu cynique sûrement, sans doute désabusée, deux autres émotions humaines également tristes et inutiles, dont je vais tenter de me guérir. La Terre mérite la Joie.

 

Et voilà ! Bardot a remis son maillot. Macron, notre Jupiter tonnant, est remonté sur son nuage pour tancer ses ministres. Claude, Jeanne et Mireille nous ont quittés en douce. Comme les touristes sur les quais de Gythio qui se sont éclaircis peu à peu jusqu’à disparaître.

Septembre est là. « Kalo mina », un joli mois, se souhaitent les Grecs à chaque premier jour du mois. Chaque lundi, c’est un « kali evdomada », une jolie semaine, qui remplace le bonjour habituel. Rappel sonore du temps qui s’écoule et de ses différentes graduations. J’aime bien.

Ça m’aide à scander un peu un calendrier qui m’échappe de plus en plus. Les jours filent ou s’étirent, s’éparpillent ou s’empilent, brillent ou s’effacent. La notion de semaine n’existerait plus sans la venue d’une femme de ménage qui me sort du lit tous les mardis matins. Quant aux mois, j’en compte un peu moins chaque année. Quel dieu malicieux m’a volé le temps ? Je ne sais pas.

Mais il a bel et bien disparu de ma vie et nulle horloge ne me le rendra. D’ailleurs, qu’en ferais-je ?

J’aime bien l’idée de son inexistence réelle. De sa création ponctuelle par la seule force de la pensée au fil du vent et des jeux de la vie. Et n’être plus minutée, mesurée, calculée est pour moi la vraie valeur ajoutée de la sortie des activités tarifées, le vrai sens de « gagner sa vie ». Sans la compter. Sans qu’on vous la compte.

Ils l’ont fait. « Si on avait su… »

Ils se sont fait mal. « On ne pensait pas que ce serait si dur… »

Ils se sont fait peur. « C’était un truc pour des champions. On a peut-être vu un peu gros, mais le bateau est costaud… »

Ils ont appris beaucoup, sur les quarts de nuit, les constellations, la météo, les pannes diverses, les règlementations européennes aussi diverses que capricieuses, les relations inter-voisinage dans les ports, sur eux-mêmes aussi…

Ils se sont émerveillés, engueulés aussi bien sûr, mais ils l’ont fait.

Un mois et demi de mer et d’aventures depuis leur départ du Cap d’Agde, trois téléphones portables tombés à la mer, un pilote automatique en rade, un GPS et des sites météo fantaisistes, une tempête visiblement rarissime, des voiles déchirées, une ancre tordue par un voisin, des bidouillages constants pour changer une pièce, une vis, un relais, et même, même, des dégradations volontaires (et là, j’ai cru rêver, c’est quoi exactement la solidarité des gens de mer ?) par un voisin indélicat désireux de récupérer leur branchement électrique sur le quai.

« Et tout ça pour venir te voir ! » Oui, c’est loin la Grèce et en particulier le Magne, même si ça a l’air tout proche sur une carte planisphère, c’est un peu un bout du monde. Et la Méditerranée n’est pas une fille facile. Elle a mis à l’épreuve plus d’un marin chevronné. Et notre équipage, malgré 35 ans de mariage (à terre) et toute la bonne volonté d’amoureux de bateaux (vus au port) reste un peu novice en la matière. Mais ils l’ont fait.

Alors je leur tire mon chapeau. Voilà un « truc » que je n’aurais ni pu ni voulu faire. Mais ces deux-là en rêvaient, donc ils l’ont fait.

Je rassure nos, nombreux, amis communs. A peine débarqués (photo), joyeux, heureux d’être en vie, affutés, bronzés, même presque buriné pour Jacques, ils se sont empressés de dissoudre tous les mauvais souvenirs dans l’ouzo. Ne resteront que le plaisir et la fierté, et sans doute quelques prises de conscience personnelles irréversibles.

Depuis trois semaines, réparations, rachats de pièces neuves (un bateau, même petit comme le leur, me semble être un jouet de luxe surprenant), et ajustements divers ont été leur quotidien. En récompense, ils ont re-hissé les voiles hier pour une petite semaine de cabotage « tranquille » (je ne suis pas certaine que cet adjectif existe en mer) entre les îles du sud. « Embarquement pour Cythère ». Je leur ai souhaité bon vent, mais je n’ai pas eu une seconde l’envie de monter à bord. On se demande pourquoi…

Eucalyptus, saules pleureurs, tamaris, cannas, yuccas et basilics ; parasols de paille fanée, transats de plastique bleu, guéridons métalliques couverts de cafés et de bouteilles d’eau, glacières de toutes les couleurs ; jeunes femmes frappant la balle de leurs raquettes de bois, copains virils exhibant leurs frais tatouages sous les bermudas fluos, grands-parents soignant doucement leur arthrose dans le bercement des premières vagues, papas accrochés à leur smartphone, pour suivre quel championnat, on se demande, et des enfants partout, derrière les ballons, sur l’eau, dans le sable, jouant, courant, criant, riant, exigeant, caressant, chahutant, libres de tout ; un dimanche de Pentecôte au bord de la plage, à quelques kilomètres de Gythio.

Un moment familial loin des factures qui s’alourdissent à chaque réunion des ministres des Finances européens, loin du fracas des bombes qui éclatent chaque jour un peu partout dans le monde, loin des berceuses mensongères d’un gouvernement qui n’en est plus un, un moment arraché à l’inquiétude qui taraude désormais tous les parents grecs quant à l’avenir très aléatoire de leur descendance ; pour un instant, on fait comme si, comme avant, quand la joie de vivre était réelle et durable.

Pendant ce temps, en ville, se jouent des psychodrames assez symboliques. Pour respecter une loi européenne (bien sûr !), la municipalité a supprimé d’un trait de plume et de béton les tables de restaurants en bordure du port, et interdit par plots métalliques tout stationnement devant les terrasses. Certains s’extasient devant la vue marine ainsi dégagée. D’autres pleurent la clientèle chic incapable de dîner sans avoir sa voiture sous les yeux et partie en quête d’autres parkings encore libres. Il n’y a plus de parasols, plus d’ombre pour les promeneurs désormais condamnés au cagnard derrière les barrières. « Qu’est-ce qu’on y peut ?! On va s’y faire… »

D’autres résistent et attaquent le maire, qui n’en peut mais. Même la nature s’y met. Il y a deux jours, une inondation de merde véritable a envahi les quais l’espace d’une soirée, surgie d’égouts récemment et sans doute trop rapidement creusés afin d’élargir les trottoirs destinés à compenser la perte d’espace « bord de l’eau » des tavernes. Ce fut une bien belle soirée, pleine de « bruits et d’odeurs »…

Pour moi, je suis un peu triste, ou frustrée peut-être. Il me semble que la spécificité « grecque à l’ancienne » de cet endroit que j’aime vient de disparaître. Je regarde l’eau déserte et désormais isolée derrière son enclos de métal et je cherche la vie, les gens, les cris. M’y ferai-je moi aussi ? Pas sûr… Me reste du chemin avant d’atteindre la bonne dose de fatalisme local.

Commentaires

29.09 | 08:21

quel plaisir de voir que tu as repris la souris, te répondrai directement bientôt.
Monique

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28.09 | 22:04

et la vie continue ses avancées, sourdes et aveugles aux mouvements chaotique et bruyant de la fourmilière anarchique actuelle qu'est l'humanité....

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28.09 | 22:01

si juste et si bien exprimer, bravo ! ...

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28.09 | 21:58

QUel beau texte, magnifique expression de cette si cruelle et réelle vérité.. une question si simple est posée... ou se trouve donc la continuité de la Vie ?

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