Posée ?...

C’est tout d’abord le soleil traversant les rideaux bleus qui m’a fait de l’œil, a caressé l’oreiller et a glissé sur ma peau le message que la journée serait belle. Puis j’ai demandé des nouvelles de France à la radio, comme chaque matin pour rester quelque peu en lien. Et là, ce sont mes oreilles qui ont participé à la fête du jour.

Trois de chute en une semaine ! Trois arapèdes de la politique française (Hollande, Sarkozy, Juppé et quelques-uns de leurs affidés j’espère ?), accrochés aux privilèges, aux prébendes, au luxe que nous leur assurons depuis leur adolescence en toute inconscience (pensez que nous allons désormais entretenir TRÈS luxueusement quatre ex-présidents incapables de se nourrir eux-mêmes, une incongruité unique au monde). Ce n’est rien de dire que je les espère suivis de beaucoup d’autres. Et le plus rapidement possible. Non pas que j’imagine que les « nouveaux » seront différents. Nourris au même lait élitiste que leurs anciens, ils sont déjà dans le moule et n’ont aucune chance de me convaincre de la sincérité de leurs motivations. Mais le coup de balai me semble tout de même prometteur, en tous cas, il me fait sourire.

A quand une assemblée de gens du terrain, de tous les terrains, élus au suffrage universel pour une unique mandature et défrayés pour ne perdre ni boulot ni revenu pendant cette parenthèse au service de la communauté, élisant entre eux un président et des ministres pour cette même unique mandature, disons six ans pour un temps nécessaire de réaction à leurs décisions, avant un retour à la vie « normale » (comme disait l’autre) ? A quand le véritable non-cumul des mandats, pur et dur, et là encore avec des gens élus pour une seule et unique mission ? Jamais renouvelable. A quand la gestion vraiment participative citoyenne des lieux de vie, sans intervention des élus autre que la juste répartition des sommes collectées par des impôts enfin rééquilibrés ? Pourquoi le simple bon sens ne peut-il plus servir de boussole aux décisions dites démocratiques ?

Oui, je sais. En rêvant ce plan simpliste, je fais l’impasse sur deux forces désormais incontournables et omnipotentes, l’argent, devenu un produit et non plus une énergie d’échange, et la soif de pouvoir nichée très profond dans le cerveau de l’homme, à mon avis le symbole du ver dans la pomme qui nous a chassés du Paradis originel.

N’empêche, ce jour est sympa.

A pas neigeux, il est arrivé en seigneur sur le Taygète. Ses lieutenants de fin novembre ont déversé des tonneaux de pluie sur le village et, en douce, sous les nuages, posé un joli manteau de flocons sur les sommets. Etole immaculée que le soleil victorieux de ce début de mois fait scintiller sur un ciel cobalt. Les yeux ne savent où choisir de se poser et mon cœur décide de tout adopter. Le froid sec et les gants qui réchauffent, les mille nuances d’une mer chatoyant le mauve, le vert, le gris, les bleus et le bronze mordoré, les timides premiers bourgeons des épineux de la garrigue, promesse de torrents d’or liquide dans quelques semaines, les cris perçants des bruants, rouge-queue, pinsons et autres passereaux frileux prenant de l’avance sur les temps plus chaleureux de l’accouplement, la lumière peut-être unique de ce coin de montagne tombé le nez dans l’eau avant d’avoir pu atteindre l’Afrique, tel un migrant à rebours de l’ère de la Pangée, les décorations démodées qu’accrochent çà et là des municipalités et des commerçants têtus, les appels traditionnel de trottoir à trottoir, en ce premier jour du mois, « kalo mina », « un joli mois à toi », partage habituel que n’entament pas les sentiments d’injustice ni l’inquiétude d’un avenir de plus en plus improbable pour les jeunes, sauf à émigrer à leur tour vers un ouest donneur de leçons… Oui, je prends tout, j’ai adopté cet endroit, les lieux et les gens, le bon et le moins bon (à mes yeux du moins, questions d’optique sûrement), quoi qu’il arrive et où que j’aille – si je dois aller ailleurs un jour -, il fera toujours partie de moi. Et sans doute en faisait-il déjà partie avant que l’« on » m’y pose pour le grand décollage. Et je dis merci, parce que je sais autour de moi, hélas, des quais de départ beaucoup plus douloureux…

A toi, J.

[ Je sais, je vous ai déjà affiché cette image, mais moi, je ne m’en lasse pas ! ]

Lue dans le courrier des lecteurs de Marianne, cette lettre que je me plais à vous partager :

« Dans l’expérience de psychologie de Milgram, le « sujet », obéissant à de strictes consignes, fait subir à son « élève », pour chaque erreur qu’il commet, des décharges électriques de plus en plus fortes. La Grèce est dans la situation de l’élève, l’Eurogroupe est dans celle du sujet, sa croyance en l’euro lui tient lieu de consigne. Seule différence, mais de taille, ce n’est pas une expérience mais la réalité.

L’élève, la Grèce, censée trouver des économies, faire rentrer les impôts, payer ses intérêts… n’apprend ni assez bien ni assez vite. Alors, à chacune de ses réunions, l’Eurogroupe lui envoie une nouvelle décharge. Nous savons qu’elle souffre, nous la voyons souffrir, mais l’obéissance est la plus forte : imperturbablement, nous persévérons. Mais qu’elle apprenne, bon sang, et nous la laisserons tranquille ! Mais pourquoi s’obstine-t-elle ainsi à ne pas apprendre ? Mais pourquoi nous oblige-t-elle ainsi à la punir ? Comme si ça nous faisait plaisir ! Il ne tient qu’à elle, qu’elle prenne exemple sur l’Allemagne, pardi ! Ce n’est pourtant pas compliqué…

Et, à chaque fois, la décharge est plus forte. »

Et en effet, la différence de taille est que « l’expérience » des eurocrates condamne des vraies personnes, et non plus des simulateurs, à recevoir les décharges d’une austérité qui les plonge chaque jour un peu plus dans la précarité et le désespoir. Lequel d’entre eux s’inquiète que la mortalité infantile dans ce pays ait retrouvé son niveau du XIXe siècle faute de suivi pédiatrique, désormais inabordable pour la plupart des familles ? Que faire…

 

-          Bonjour, je voudrais prendre rendez-vous avec le docteur des yeux. Je sais qu’il ne vient à Gythio que deux jours par semaine, donc je suppose qu’il doit être très demandé.

-          Entrez, jeune fille. C’est moi l’ophtalmo et comme vous le voyez, il n’y a personne dans la salle d’attente. Que puis-je pour vous ?

Vingt minutes plus tard, après examen complet, je ressors avec une ordonnance pour de nouvelles lunettes et la certitude rassurante que mes yeux ne se détériorent pas trop avec l’âge. Mais je suis éberluée. Les trois mois d’attente obligatoires et le monopole intransigeant des ophtalmos français m’avaient fait renoncer depuis longtemps à toute vérification.

Bien sûr, les 40€ de la visite, en liquide sans facture, ne seront pas remboursés et ceci explique en partie la désertification des cabinets. Quel Grec moyen possède aujourd’hui de quoi offrir une mutuelle et des soins corrects à sa famille ? Chacun fréquente le dispensaire gratuit où les ordonnances sont rédigées par des médecins bénévoles. Solidarité toujours.

• • •

-          Au secours, mon chauffe-eau a éclaté cette nuit. L’appartement est inondé. Tu connais un plombier ?

-          Attends, je l’appelle pour toi.

Trois minutes plus tard :

-          C’est bon, il arrive chez toi.

Vidange, décrochage du ballon, achat du nouveau, installation, remise en route, en moins d’une heure, tout est réglé. Ne reste plus qu’à essorer les serviettes épongeuses. 30€ pour un artisan disponible sans délai, bien sûr en liquide sans facture, ceci expliquant à nouveau cela sans doute.

Les Grecs ne pouvant plus s’offrir d’assurances, nul besoin de déclarations ni d’expertises et les interventions sont fluides. Sans protection ni SAV, cela coule de source !

• • •

-          Comment cela, c’est moi qui dois payer le chauffe-eau ?! Vous êtes la propriétaire, c’est à votre charge !

-          Pas question ! Toi, tu es riche. Tu peux payer. D’ailleurs, j’ai déjà dit au plombier que c’est toi qui allais régler la facture.

Ma propriétaire a 90 ans. Pour tout Maniote de cet âge normalement constitué, l’étranger roule sur l’or quand lui crève de faim. Aucun n’a de scrupules à vous vider des poches qu’il pense inépuisables. Une question de survie légitime à leurs yeux.

Cela n’empêche aucunement les démonstrations d’amitié et un sens du partage des denrées non fiduciaires, comme plats cuisinés ou fruits du jardin. En cela, ils me rappellent fortement les vieux paysans haut-alpins qui pouvaient donner un agneau entier en échange du  droit de passage mais n’avaient jamais une pièce dans la poche pour payer un café au bistrot. Autre pays, même attitude face aux critères arithmétiques d’un monde qui n’est plus le leur. Et comment leur jeter la pierre…

Gling. Degling. Klackit. Regling digiling… Ils tombent, s’abattent, s’empilent, s’entrechoquent. Longtemps espérés, réclamés en vain, les voici enfin. Les glaçons ! Indispensable complément des ouzos, tsipouros et autres jus d’oranges, à qui ils faisaient défaut depuis plusieurs jours. Le sourire de Pandélis est sans accroc, il exhibe sa dentition aussi nickel que travaillée.

(Une heure avant :)

-          Ah ! Peter ! Merci. C’est la pièce qui manquait. Enfin ! Huit jours pour arriver. Heureusement que tu passais devant la gare routière !

-          Pas de problème, j’y passe tous les jours, tu le sais. C’est bien la bonne pièce ? [ En italique, les réponses en anglais d’un habitué des lieux, Hollandais, vacancier, retraité dans ce bout du monde grec depuis des années, il comprend à peu près ce que lui dit Pandélis en grec mais ne se hasarde pas à lui répondre autrement qu’en anglais. ]

-          Attends, on va vite savoir. Giorgo ! Éla édo ! Viens là !

Le dénommé Giorgos est électricien et n’a pas l’air fier. Visiblement cela fait des jours que dure la panne et il n’en est pas venu à bout tout seul.

-          Mets-moi ça en place et appuie sur le bouton !

Giorgos plonge sous le comptoir.

Pandélis le surveille de près, penché au-dessus de lui.

Peter a pris du champ, il est repassé devant le zinc. On ne sait jamais.

Quinze minutes, une demi-heure passent, entre essais infructueux, échanges de jurons et mots doux, reculs instinctifs de Peter à chaque tentative de remise en route de la machine infernale. Ça pète, ça crache, ça proteste… mais ça cale. Je sens venir la crise. Plus personne ne rigole et les bières sont vides.

Une dame, une habituée visiblement, arrive et s’installe. Elle est monumentale, une cinquantaine d’années noyées dans plus d’un quintal et demi de chair et de jersey bordeaux, les ongles ripolinés s’agitant sur un clavier rose Barbie.

L’agitation inefficace et bruyante des garçons derrière elle finit par l’agacer. Elle lève la tête, contemple la scène un moment, se lève elle-même, se penche sur le comptoir et désigne un « truc » de son index laqué. Un « truc » qui dépasse mon grec de loin.

La dame s’est rassise. Les hommes se sont tus. Et dans les minutes du silence retrouvé qui ont suivi, la machine a craché ses premiers glaçons.

J’ai souri. En silence.

Commentaires

01.10 | 16:45

Eh bien oui je pense comme toi mais ce n'est pas la vraie vie nous sommes dans un jeu vidéo .....c'est sur

...
16.08 | 09:08

intéressant ; ça me parle. Abientôt.

...
13.08 | 12:04

Voilà voilà ! Le temps file trop vite ici que veux-tu ! Mais je ne vous oublie pas. Bises à tous.

...
13.08 | 00:59

Rien de nouveau à lire? Notre plumé est en vacance?...........bon ben attendons.....

Bise à te lire bientot.

Patrick

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