Sous l'œil de Zeus

Elle est verte. Moins de vigueur en montagne que la rouge mais beaucoup plus stable en slalom, car moins de prise au vent. Elle est plus vieille sur le papier mais affiche le même âge au compteur. Elle est grecque et elle porte désormais mon nom.

Après moult démêlés administratifs, je suis aujourd’hui la très normalisée et très en règle détentrice bien sûr d’un passeport bordeaux, mais aussi d’une carte de séjour beige, d’un permis de circulation sous immatriculation grecque vert, d’une assurance toute locale et blanche et d’un joli numéro fiscal tamponné en bleu par les services adéquats. Qui eût cru qu’il fallait être tellement têtue pour vivre en Europe en tant… qu’Européenne ? Pauvres Syriens…

Mais voilà qui est fait, pour moi tout est en ordre, « enn taxi » comme on dit ici. Je peux retourner à ma contemplation béate. A laquelle les contrariétés (relatives) de ces dernières semaines donnent d’ailleurs une saveur nouvelle. Un peu, j’imagine, comme des amants de longue date s’étant décidés à signer quelques papiers officiels devant un représentant de la norme, occasion festive d’échanger quelques nouveaux vœux intimes. Je dis « j’imagine », je n’ai pas vécu cela, mais je regarde souvent ma relation à la Grèce comme un long rapport amoureux datant de moult vies antérieures. Disons qu’en acceptant le dialogue légal, j’ai prononcé moi aussi quelque nouveau serment à son égard.

Pourquoi faire simple ? Quel est l’intérêt pour les administrations de compliquer les démarches jusqu’à plus soif ? Notre vénérable ENA nous est enviée et s’exporte dans le monde entier. Y diffuse-t-elle son amour des blocages, des impasses, des humiliations, ses fantasmes de petit pouvoir sur l’humble requérant ? Suis-je énervée ? Sans nul doute. Je suis face à l’hydre de Lerne. Chaque tête coupée repousse en double. Chaque papier fourni en exige deux autres pour validation. Je saute de bureau en officine, de comptoir en guichet.

Dans mes exaspérations, je bénéficie pourtant, comme le grand Hercule, d’armes magiques. Un super banquier réactif en France (si, si, ça existe, mais je sais que j’ai trouvé un oiseau rare. Pourvu qu’il n’ait aucun compte illicite au Panama, ou ailleurs ! J’espère le garder encore quelques années), des relais-aides en tous genres autour de moi, parfois loufoques (ma logeuse, à 90 ans, m’a même proposé d’acheter la voiture à son nom) et l’étonnant réseau communautariste du village. Tout le monde connaît tout le monde et me propose des clés pour ouvrir ou contourner les portes fermées. Les choses avancent par à-coups. Quand tout semble bouché, je passe la nuit à me retourner dans le lit en m’interrogeant sur le bien-fondé de mes choix. Et au café du matin, un fil d’Ariane se présente. Qui me permet de franchir deux étapes en moins d’une heure. Jusqu’au prochain blocage.

Mais j’en viendrai à bout. Je commence à prendre la mesure du labyrinthe. On en sort par le haut, si j’en crois les livres, en prenant l’air, les airs. Héraklès a bien vaincu l’hydre. Pourquoi pas moi ?! Et puis c’est aussi une façon un peu particulière mais non dénuée d’intérêt d’appréhender ce pays.

-          Bonjour monsieur le concessionnaire Renault de Sparte. Je cherche une bonne occase. Vous vendez ça ?

-          Désolé. Avant, oui. Mais depuis quelque temps, les Grecs n’achètent plus de voitures neuves. Trop chères, trop de taxes. Nous n’avons donc plus de reprises, ou très rarement. En ce moment, je n’ai rien.

 

-          Bonjour monsieur le concessionnaire Toyota de Sparte. Vous avez des voitures d’occasion ?

-          Pas une seule. Elles sont vendues entre particuliers. Ils ne passent plus par nous puisqu’ils ne peuvent plus acheter de modèles neufs.

 

-          Bonjour monsieur Volkswagen…

-          Même pas en rêve…

 

Il va donc me falloir monter à Athènes et explorer le parking des deux ou trois grands trafiquants de véhicules d’occasion. Mais j’ai intérêt à me faire accompagner. Par un homme, un homme grec, et qui s’y connaisse un peu en mécanique de préférence. Pour moi, du moment qu’elle soit rouge…

 

-          Bonjour monsieur le banquier de la Banque Nationale de Grèce. Je voudrais ouvrir un compte chez vous. Je suis française mais j’habite ici désormais.

-          Désolé. Nous n’avons plus le droit d’ouvrir des comptes aux étrangers depuis cet été.

-          Pardon ?!

-          Décision de la Banque Centrale Européenne. Pour éviter les sorties de capitaux déguisées. Comme les Grecs ne peuvent retirer que 60 euros par jour, cela leur évite la tentation de transiter par un ami étranger qui aurait, lui, toute liberté d’usage de son compte.

-          ……… (je suis coite)

 

Voilà comment va la vie ici. A rebours de tout bon sens. Demain, le gouvernement grec va accepter l’alignement, disons l’arasement de toutes les retraites à 450 euros. Moins qu’un RSA. Ils ne sont pas prêts d’acheter des voitures neuves, de payer leurs impôts ou des études à leurs enfants. Par contre, la manne européenne ainsi libérée par l’avalement de cette nouvelle grosse couleuvre (et ce ne sera pas la dernière) va vite regonfler les avoirs de banques centrales puisqu’elle ne servira qu’à régler des intérêts de la dette pharamineuse. En aucun cas à améliorer la situation économique de la Grèce.

Mais qui se soucie de ça à Bruxelles ? Tant que le pays reste accueillant aux milliers de Syriens toujours coincés devant les Balkans. Sont sympas ces Grecs, non ?

[ photo : Monsieur Schauble, toujours très content de lui et des mauvais tours joués aux Grecs ]

Voyage express, routes, bateau, autoroutes, périphériques. Péloponnèse, Adriatique, plaine du Pô, Alpes piémontaises, Chartreuse, Bourgogne, Île de France. Quatre jours pour évacuer le véhicule indésirable au pays des Hellènes parce que stigmatisé d’une lettre F sur l’arrière-train. Infamie des déracinés. Ne pas arborer sa différence surtout.

Très courageusement, j’ai déposé la bête et la corvée de sa mise en vente entre les mains de mon frère en France. Je suis partagée entre le plaisir égoïste de ne plus m’occuper de rien et l’étonnement renouvelé d’avoir pu demander de l’aide à autrui. Pour la troisième fois en moins d’un an. Un séjour post-opératoire prolongé sur le canapé de mon autre frère pendant deux mois d’été. Un forfait téléphonique piégé et piégeux déberlificoté à distance par ma sœur et aujourd’hui la voiture chez le quatrième membre de cette fratrie un peu atypique qui est la mienne. Paradoxe d’un éloignement qui favorise les rapprochements.

A ces abandons progressifs de ma sourcilleuse et vaniteuse autonomie, je mesure le franchissement d’une étape supplémentaire sur le chemin. Arborer sa différence à tout prix n’est pas forcément synonyme de qualité. C’est aussi une preuve de peur profonde. La peur du rejet et de l’abandon qui est la mienne depuis ma naissance. Même bien planquée, bien déguisée, bien maquillée, elle est toujours vivante en moi. Et s’afficher « libre » sans jamais rien demander à personne n’est qu’une manière de la tenir à distance, de ne pas s’exposer au refus. Maline, la vieille, mais démasquée !

Un avion et un car grecs m’ont ramenée à Gythio en quelques heures. La sensation d’être au bon endroit pour moi en ce moment est profonde. Il n’y a pas d’erreur de casting. Mais la certitude d’y être reliée à d’autres existences complémentaires et indispensables à la mienne a gagné en puissance.

Messieurs les douaniers, merci pour la leçon.

Voilà. La voiture est à nouveau en règle. En pleine mer. Extra territorialité. Son existence ne met plus en danger l’économie grecque. Les douaniers sont contents. (Contents, ou eux-mêmes convaincus de la bêtise du système, ils m’ont fait cadeau du mois d’amende. Paradoxe grec… que je remercie.)

J’ai finalement avalé la queue de la couleuvre. Nous voguons de concert vers la France, où tels les parents aimants du Petit Poucet, j’abandonnerai ma compagne. Avant de la trahir pour de bon en la remplaçant par une Grecque plus disciplinée, mieux encartée mais affichant sans doute plus de rides au compteur, restrictions budgétaires obligent. Monde de non-sens.

Mais après tout, qui sait. La vie m’a souvent prouvé que ce que je prends pour une contrariété cache en vérité un bien que je n’ai pas encore discerné. Je suis assez lente et très myope. Mais je me soigne. Je vais donc en toute confiance perdre ma belle Ferrari dans les bois de Picardie, pardon, des Hauts de France, et voir ce que la suite me réserve.

Pour l’instant, je contemple le sillage du ferry sur les flots gris mais tranquilles de l’Adriatique. Ithaque défile à babord et me fait souvenir que les aventures d’Ulysse ont bercé ma petite enfance, que je n’ai pas choisi d’étudier le grec à l’école par hasard et que j’ai sans doute une boucle à fermer ou une tâche à terminer sous l’œil rigolard des dieux olympiens.

Allons-y donc ! Pamé !!!

Commentaires

01.10 | 16:45

Eh bien oui je pense comme toi mais ce n'est pas la vraie vie nous sommes dans un jeu vidéo .....c'est sur

...
16.08 | 09:08

intéressant ; ça me parle. Abientôt.

...
13.08 | 12:04

Voilà voilà ! Le temps file trop vite ici que veux-tu ! Mais je ne vous oublie pas. Bises à tous.

...
13.08 | 00:59

Rien de nouveau à lire? Notre plumé est en vacance?...........bon ben attendons.....

Bise à te lire bientot.

Patrick

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