Rebonjour la Grèce

Voilà trois hivers que je vois le panneau sur le bord de la route, à quelques kilomètres au sud de Gythio : Café-Restaurant Glyphada, barré du bandeau « Klisto », closed, fermé. Ma curiosité n’avait pas été assez forte pour emprunter le sentier menant à la plage, juste pour voir. En effet la côte regorge de ces tavernes éphémères, faites de bric et de broc qu’on rafistole de ficelles et de coups de pinceaux avant l’arrivée des touristes et qu’on laisse s’asphyxier de sel les mois d’hiver. Ce printemps, prolongeant mon séjour plus longtemps que de coutume, j’ai vu un matin le panneau se parer d’un nouveau bandeau « Anikto », open, ouvert. Et j’ai tourné le volant.

Pour constater une fois de plus combien j’ai tort de penser avant de sentir, ou dans ce cas précis, de voir ! Foin de cabane en tôle, de caravane pourrie, de planches percées, je tombe sur un ClubMed. Sans chambres, d’accord, mais un super complexe en pierre, à même la plage, restaurant, bar, glacier, pelouses, rosiers, transats en teck, piste de danse, tamaris, lanternes en poterie, palmiers et vue imprenable, aucun voisinage hormis la vieille épave rouillée devenue curiosité locale (elle est sur toutes les cartes postales mosaïques du Magne) mais que je n’avais eu la curiosité personnelle de contempler de près.

Symbole peut-être de mon désintérêt pour le Gythio estival, celui du tourisme, qui permet pourtant à ses habitants de m’accepter l’hiver dans les quelques établissements qu’ils conservent ouverts pour leur divertissement personnel. Amis voyageurs étrangers, soyez-en remerciés. Mais je crois néanmoins que je vais passer l’été en France…

Je mâchouille en permanence un cure-dents de bois. Je me cale sur trois chaises devant un café froid comme n’importe quel octogénaire grec. J’accepte sans frémir des rendez-vous que je sais ne jamais tenir, tout comme eux. J’ai la tête vide en permanence. Je regarde filer des heures, des journées entières sans même serrer les doigts pour tenter d’en retenir quelques alluvions. C’est à l’évidence une tâche impossible, une illusion de Danaïde.

Je claque des doigts au rythme du bouzouki. Je fredonne au fil des rues et des fenêtres ouvertes des airs ressassés par les radios qui me sont entrés dans le cerveau. Je trempe mes fesses pendant des heures dans l’eau et le sable de plages encore vides de touristes. Je contemple la transparence liquide d’un monde marin aux accents homériques. Je change de peau, la brûlure du soleil m’y aide. Je mue. Une Grèce toute faustienne me dévore.

Les quelques neurones  qui me restent font le guet, sans trop d’espoir. Une partie de moi à la lucidité ancienne regarde la drôle de chose émergeant des ondes locales. Quelqu’un en moi sait qu’il s’agit du même être, du même petit bout d’âme, mais sous deux apparences si différentes que la question de base de toute ma vie devient prégnante : Qui suis-je ? Au-delà des dites apparences ?

Je n’ai pas plus de réponse aujourd’hui qu’hier mais il me semble, confusément, que la multiplicité des pistes justement « apparentes » simplifie le problème. Il n’y a sûrement qu’un seul auteur derrière les masques de tous ces personnages de théâtre. Je brûle ?

[ lien avec mon rébétiko préféré, Kaigomai (je brûle) du film Rébétiko

https://www.youtube.com/watch?v=aXJQmTSptCc ]

Mercredi 13 mai, 16h

Paris : « Nous sommes d’accord ?! Tu m’envoies le texte avant 18h car je pars tout à l’heure en week-end. »

Moi : « Sans problème. Tu l’auras ce soir. Bon week-end ! »

Le même jour, en soirée, dans un sursaut de conscience de mon premier sommeil :

Moi : « Mais ça ne va pas mieux ma fille ! Tu as envoyé ton texte avec des souhaits de bon week-end un mercredi soir ! Le 8 mai, c’était la semaine dernière ! Et en plus c’était un vendredi, non ? Tu dérailles de plus en plus ! Bon, trop tard, c’est fait. Dors. »

Jeudi 14 mai, 7h

Patrick Cohen, matinale de France Inter : « … en ce jour de l’Ascension… »

Damned ! C’était donc ça ! La France a encore tiré les rideaux pour quatre jours après les deux week-ends prolongés de début mai. J’ai donc respecté mon calendrier d’origine en toute inconscience. Ou subconscience ?

Personne ne sait, ici, ce que sont le 8 mai ou l’Ascension. Ou, en tous cas, personne n’en fait une cause de repos national. Je constate qu’après six mois d’immersion locale, j’ai oublié mes repères originels. Ce qui conforte ma sensation de plus en plus prégnante d’être hors temps hors espace. Les jours n’ont plus de durée mesurable, parfois denses, souvent vaporeux, épais ou évanescents, ils n’ont plus de noms. Je peux être dimanche tous les deux jours, ne jamais voir un lundi, m’enchanter du retour rapide du ferry du samedi ou ne pas me rendre compte que j’ai sauté deux semaines de livraison de Paris Match chez Hassanakos…

C’est donc vrai ? Le temps n’existe pas, et ne serait qu’une invention de notre mental craintif pour tenter de maîtriser un chaos déstabilisant ? Allez, disons que l’idée me convient et satisfait à la fois mes neurones pensants et mes cellules ressentantes. C’est déjà pas si mal.

[ merci à déco.journaldesfemmes.com pour le petit dessin ]

Deux signes qui ne trompent pas.

La moussaka a fait son apparition sur les menus des restos de bord de mer, ce qui prouve qu’ils sont désormais plus consultés par des touristes que par les Grecs à qui il ne viendra jamais à l’esprit de commander un tel plat hors de la cuisine maternelle.

Et mes orteils arborent enfin un rouge de « pétasse » claquant qui fête leur sortie des baskets étouffantes et leur immersion récente dans les vaguelettes en cours de réchauffement du bord de plage. La météo annonce 27° ce jour. Le fond de l’air, toujours anormalement venté, se réchauffe doucement. Les choses reprennent leur place coutumière.

Comme ces jeunes dirigeants qui ont cru pouvoir défier un peu la classe financière dirigeante. Varoufakis se prépare à démissionner. Tsipras vieillit d’une année chaque mois. Le peuple s’est encore plus vite résigné. La nouvelle baisse des retraites a été entérinée comme le voulaient les Européens. A l’opposé des promesses de campagne. Mais comme n’a pas eu honte de l’affirmer le navrant Moscovici : « Le gouvernement grec doit faire la preuve qu’il peut prendre des décisions sur lesquelles il n’a pas été élu » !  Peut-on être plus cynique, plus méprisant ?! Sans doute. Plus rien n’est inaccessible ni interdit dans les cercles de ces pantins qui se croient maîtres du monde alors qu’ils ne sont que marionnettes ridicules et pitoyables dans les mains de démiurges plus discrets qu’eux mais ô combien plus puissants.

Si j’en étais capable, et surtout si cela servait à quelque chose, je me mettrais en colère. Non, ça aussi, c’est une promesse qui n’a aucune chance d’aboutir.

Ils m’obsèdent. Ils sont partout. Je n’ai jamais vu autant d’édentés en dehors d’un vivarium pour tortues. Peut-être une conséquence du régime crétois, des orgies de viandes plus ou moins tendres, des tonneaux d’alcool distillé dans les arrière-cours de façon plus ou moins professionnelle, peut-être. En tous cas, certainement aussi une suite logique de l’appauvrissement drastique des déjà pauvres. Tout leur tombe du corps, à ces pauvres. Ils n’ont plus d’ongles pour retenir la décadence, plus de cheveux pour affronter le soleil, plus de zéros sur leurs comptes, juste un dernier, aussi rond que les yeux du banquier impuissant, et bien entendu pas question d’engraisser un dentiste.

« J’ai perdu mes incisives ? Allez, avec un bon couteau pour trancher menu les côtelettes, ça peut s’arranger. Zut, mes canines se font la malle. On va passer au steack haché machine. C’est bon, une kefta bien épicée ! C’est tendre. Ça nous vient des Turcs mais il ne faut pas le dire. Aïe, les molaires, ça devient plus délicat. Mais depuis le temps, au fil des absences, mes gencives se sont endurcies. On va bien y arriver. Maria ! ce soir, tu me feras une scordalia (purée à l’ail) ! »

Ainsi va la vie du Grec du XXIe siècle. Fascinée et incrédule, je contemple tout autour de moi des hommes, certains à peine cinquantenaires, mastiquer des heures durant des calamars un peu raides, avant de faire descendre la bouillie ainsi produite à grands verres de tsipouro. Tout n’est pas négatif, l’estomac a moins de travail ainsi. C’est « prémâché » ! Et puis quand on mastique bien comme ça, la satiété arrive plus vite, et on a moins faim. C’est plus sain, tous les gourous de régimes pré-maillots d’été vous le diront.

Maintenant, est-ce que les Grecs ont envie de se mettre au régime préconisé par une Europe arrogante, c’est une autre histoire. Dont tout le monde se fout apparemment.

Commentaires

29.09 | 08:21

quel plaisir de voir que tu as repris la souris, te répondrai directement bientôt.
Monique

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28.09 | 22:04

et la vie continue ses avancées, sourdes et aveugles aux mouvements chaotique et bruyant de la fourmilière anarchique actuelle qu'est l'humanité....

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28.09 | 22:01

si juste et si bien exprimer, bravo ! ...

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28.09 | 21:58

QUel beau texte, magnifique expression de cette si cruelle et réelle vérité.. une question si simple est posée... ou se trouve donc la continuité de la Vie ?

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