Rebonjour la Grèce

Au Pussy Cat Bar

Je ne crois pas vous avoir parlé du Pussy Cat Bar. On n’utilise jamais son vrai nom, même s’il est écrit en petit au-dessus d’une porte vitrée qui ne saurait laisser deviner ce qui se passe au-delà. Deux marches, un couloir bordé de petites tables carrées et quelques chaises, souvent plus encombrées de chats de toutes les couleurs que de clients (d’où l’appellation dont nous autres étrangers avons affublé l’endroit). Au fond, un comptoir antédiluvien et une armoire frigorifique – le tsipouro se boit frais – et une salle bleue glauque, zébrée de fils électriques et d’ampoules pendantes, des tables rondes qui ont dû faire le bonheur d’un tripot clandestin il y a au moins cent ans, de vieilles affiches de joueurs de rébétiko des années 50, des bouzoukis sans cordes, des jouets d’enfant et d’autres chats de toutes les couleurs.

Ce lieu est ouvert 24h/24. Et jeter un œil sur sa fréquentation peut servir d’horloge parlante approximative. Le planning est immuable. Le matin, la patronne tricote sur le trottoir. Un ou deux vieux lui tiennent compagnie, devant quelques cafés, en commentant les petits secrets du quartier. Rien, du plus intime, ne leur échappe. Vers midi, Iota, c’est son nom, va emplir deux ou trois gamelles de soupe, de haricots ou autre ragoût qui a mijoté toute la matinée sur la plaque. Elle nourrit alors gracieusement des laissés pour compte de la crise, une grand-mère sans retraite, un papy esseulé réfugié la nuit sous l’auvent d’une ruine dans la ruelle à l’arrière du café, un handicapé sans assurance. Iota aime les chats et les déshérités. Et le tricot.

A l’heure de la fermeture des magasins, soit vers 14h, les pêcheurs remontent du port et entament là, encore bottés de caoutchouc et piquetés d’écailles, une série de bières ou de tsipouros avant le retour à la maison. Les euros sont mis à l’abri dans la partie gauche du soutien-gorge de la dame. Son téléphone portable est dans le bonnet droit. L’après-midi est plus calme. Iota tricote et regarde la télé avec des copines. Les affaires sérieuses reprennent après 18h. Ouzo ou vin rosé, servis dans de grands verres à orangeade. Quoi que vous demandiez ici, la boisson coûte un euro. Tout comme les pelotes de laine multicolores que l’hôtesse dévide à longueur de temps. Des bottons, des bonnets pour enfants, des « cache-col » (ne me demandez pas pourquoi ce nom très français désigne ici un petit gilet à manches), pour ses petits-enfants, ses voisines, les fiancées de ses neveux. C’est une noria d’écharpes laineuses sans fin.

A un moment de la soirée, sans que j’aie bien compris quel était le déclencheur, le mari arrive et la dame regagne ses étages. C’est la relève de nuit. Désormais c’est lui qui va remplir les verres pour des individus de plus en plus déphasés, tous solitaires, venus noyer leur mal-être entre néons, chiures de mouche et puces de chats. Parfois, vers 3 ou 4h du matin, un groupe de soiffards chassés par la fermeture d’une taverne vient s’achever autour d’un pichet de rouge. Une ou deux voisines du quartier, Albanaises, ou Bulgares en quête de chaleur humaine, peuvent accompagner leur fin de déglingue si affinités comme on dit. Ça ne réveille pas les chats.

Un œil exercé remarquerait sans doute quelques allées et venues singulières. Des choses s’échangent dans les toilettes, je crois. Des corps s’avachissent peu à peu sur les chaises, des têtes embrumées s’affaissent doucement sur des bras croisés sur le comptoir. Certains dormiront là, le reste de leur courte nuit, nul ne sera jeté dehors. Et quand le jour se lèvera, Iota reviendra donner un coup de balai, cuire quelques cafés pétris de marc et faire cliqueter à nouveau ses aiguilles. Les chats n’auront pas bougé.

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Commentaires

01.10 | 16:45

Eh bien oui je pense comme toi mais ce n'est pas la vraie vie nous sommes dans un jeu vidéo .....c'est sur

...
16.08 | 09:08

intéressant ; ça me parle. Abientôt.

...
13.08 | 12:04

Voilà voilà ! Le temps file trop vite ici que veux-tu ! Mais je ne vous oublie pas. Bises à tous.

...
13.08 | 00:59

Rien de nouveau à lire? Notre plumé est en vacance?...........bon ben attendons.....

Bise à te lire bientot.

Patrick

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