Reprenons...

Pluie de cendres

La beach party s’est improvisée en début d’après-midi.

Tous les vacanciers ont fui, et les habitants du village sont sortis. N’y voyez pas de relation de cause à effet. Ce n’était pas forcément de leur plein gré, pour les uns comme pour les autres. Et c’est surtout sans rapport avec la disparition subite du gagne-pain estival que représentent les premiers pour les seconds. Disons que les autorités ne nous ont pas laissé le choix.

A mon réveil, j’avais constaté avec plaisir une chute de température. Passer de 43° hier à 31° ce matin me semblait de bon augure. J’ai donc attaqué la journée d’un pied léger. Si léger qu’il est resté en  suspens au-dessus de la première marche du perron. L’escalier était couvert de cendres fraîches. J’ai suivi mon regard. Dans la rue, sur les voitures, la cendre était partout, et voletait même dans l’air.

Puis, j’ai remarqué le ciel. Jaune plombé, sans horizon. Sur la place, des silences, des absences. Le « périptéro » était fermé. Et ça, quand vous connaissez un peu la Grèce, c’est une image angoissante. Ces kiosques à cigarettes, et à tout, sont ouverts à l’année, contre vents et marées, en temps de paix comme de guerre, de l’aube aux fermetures des discothèques. Voir le rideau  baissé m’a fait frémir.

J’ai acheté quelques tomates, des oignons et un peu de féta – le viatique d’urgence – et j’ai rejoint mon balcon pour observer l’évolution des choses. Je n’avais aucune crainte pour moi, juste une immense tristesse pour ces gens que j’ai appris à apprécier, et à estimer.

Vers 15h, les sirènes, pompiers, police et ambulances, se sont déchaînées sous mes pieds. J’y vaquais paisiblement au soin de mes plantes, un peu délaissées pendant vingt jours d’absence. De là-haut, j’ai contemplé la file de véhicules au pas qui quittaient la péninsule. Puis le flot s’est tari d’un coup. Je saurai ensuite que la route avait été fermée et le village coupé de l’extérieur.

Ma propriétaire est venue frapper. « Ferme les volets et les fenêtres avant de partir. Ils vont tout arroser. » Partir ? Je n’avais encore rien entendu de la sorte et n’avais pas l’intention de le faire. Tranquille.

Une amie au téléphone : « Mais nous, nous sommes déjà à Sparte. Tu dois évacuer ! » Bof, pour quoi ? Toujours tranquille.

Nous conférons avec ma voisine de palier, pas décidée non plus à quitter les lieux. « Je n’ai pas ouvert à la proprio. Je reste ici. J’ai rempli des bassines d’eau et le frigo est plein. Un ami reste avec moi, je ne suis pas seule. » Je suis d’accord. Je me colle tout de même un masque mouillé sur la figure parce que, oui, l’air est encombré. Pour une fois que je suis contente de le mettre ! Et je retourne au canapé. Tranquille.

Tiens, plus d’électricité. Ça devait arriver. Juste avant la coupure, j’ai regardé les infos. Ça brûle partout sur la péninsule. Les lignes vont bien finir par souffrir. Je prépare des bougies.

Appel d’un autre copain : « Vas-t-en ! Les flammes vont vers Gythio. Ça sent très mauvais. Nous, nous sommes partis à 25 bornes vers l’ouest, mais tu ne passeras plus, les routes sont fermées. File vite vers l’est, je ne veux pas manger d’Aline grillée au petit déjeuner ! »

Finalement, je pense à ma voiture, l’avant-dernière restée dans la rue – l’autre est celle de ma voisine. Elle n’est toujours pas assurée. Depuis quatre mois que je me bats pour l’officialiser, la voir partir en fumée m’achèverait ! Je prends le panier, le maillot, un livre et des mots croisés. Et je file. Avec une couverture au cas où l’aventure vire à la Robinsonnade.

Et voilà comment je rejoins une beach party, très familiale, improvisée à 11km du village. Baignade, lecture, conversations tranquilles, aucune panique. Les téléphones allumés diffusent de la musique. Les dames du bar de plage vident leurs réserves. On boit, on mange, on attend. Peu à peu, la nuit tombe, les parents emmènent les enfants vers un havre familial ou amical dans un village plus lointain. Ne restent bientôt plus que des adultes. Toujours tranquilles et patients. Les boissons se succèdent. Je n’y vois plus très clair.

Au milieu de la nuit, quelqu’un dit : C’est ouvert, on peut rentrer. C’est ce que j’ai dû faire…

• • •

Egoïstement, pour moi, le lendemain matin, hormis une gueule de bois bien méritée, tout va bien. Mais je suis envahie de tristesse en regardant autour de moi. Tout a brûlé et le peu qui reste brûle encore. La température a chuté (27° ce matin), ce qui va aider les pompiers, mais la péninsule est ravagée. Tous les touristes ont été évacués, et je pense qu'ils ne sont pas près de revenir. La saison était déjà difficile, elle est terminée définitivement. Et comme, je suppose, la plupart des champs d'oliviers ont cramé eux aussi, pas d'huile cet hiver. Pénurie totale et désastre économique garanti. Comment les petits vont-ils s'en sortir ? Mais la question n'est peut-être pas le comment. Sans doute, sont-ils condamnés d'avance dans ce "nouveau monde"...

Comment des gouvernants avec rente à vie et environnement climatisé, pourraient-ils seulement comprendre, ni même envisager, ce que vivent les "petits" d'en bas avec le réchauffement climatique ? C'est insoluble.

Aujourd'hui, le ciel est encore un peu fumeux, la vie reprend mais en silence, presque total. Plus de vacanciers, quasiment pas de voitures sous mon balcon, aucun bruit d'enfants, ils ont dû être mis à l'abri ici et là à l'extérieur, les taverniers balaient et nettoient la cendre, les gueules sont résignées mais profondément atteintes, fatigue et désespoir mêlés. Je suis partagée entre impuissance et révolte. Pourquoi ça tombe toujours sur les plus faibles ? Et quand tu leur demandes comment ils vont, la réponse est immanquable : Doxo to Théo, ola kala. Grâce à Dieu, tout va bien. Quelle confiance ! Ou quelle puissance d'acceptation !

Je crois que tout cela va s'accélérer...

Vivons au jour le jour, le plus joyeusement, et utilement, possible ! 

 

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Commentaires

29.09 | 08:21

quel plaisir de voir que tu as repris la souris, te répondrai directement bientôt.
Monique

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28.09 | 22:04

et la vie continue ses avancées, sourdes et aveugles aux mouvements chaotique et bruyant de la fourmilière anarchique actuelle qu'est l'humanité....

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28.09 | 22:01

si juste et si bien exprimer, bravo ! ...

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28.09 | 21:58

QUel beau texte, magnifique expression de cette si cruelle et réelle vérité.. une question si simple est posée... ou se trouve donc la continuité de la Vie ?

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