Reprenons...

Ma vieille tante presque nonagénaire et qui ne sait de la marche du monde que ce que son écran de télé veut bien lui écrire via le télétexte pour sourds, m’envoie, à l’ancienne, chaque mois, une courte missive. À laquelle je réponds religieusement par de longues lettres détaillées répondant à des phrases telles que : « Pourquoi suis-je encore là ? », « Je me sens inutile, à quoi je sers ? ». La dernière en date, ce matin : « Dis-moi quelque chose de rassurant pour l’avenir de l’humanité »… Il est vrai que ses cinq enfants lui ont fourni une pléthore de descendants. Elle est plusieurs fois arrière-grand-mère depuis longtemps (elle mélange tous les prénoms, « il y en a trop, et puis où vont-ils chercher tous ces nouveaux noms ? ») et ne peut que s’interroger sur le quotidien futur de cette smala.

Autant je peux la secouer affectueusement pour répondre à ses doutes personnels, autant là, je sèche ! Quelque chose de rassurant pour l’avenir de l’humanité ? Que la planète est solide ? Que les scientifiques sont au travail ? Que des communautés alternatives se forment un peu partout ? Elle ne prendra rien de tout ça au sérieux. Elle voit sa montagne saccagée chaque année par un développement touristique irraisonné et irraisonnable. Les fleurs sauvages qu’elle aime tant disparaissent une à une en même temps que les oiseaux et les papillons. La science ? Elle refuse même la médecine qui n’a pas su lui garder ses filles emportées par le crabe beaucoup trop jeunes. Les alternatives ? Elles n’arrivent pas jusqu’à elle. Et de toute manière, elle en rirait : « Vous voulez vraiment vivre comme ma grand-mère ? Vous n’avez pas idée comme c’était dur ! »

Non, je ne vois rien de « rassurant » à lui écrire. Même son dieu qu’elle continue de prier chaque dimanche, devant la télé toujours et un peu par habitude, n’a pas d’argument convaincant à lui offrir : « Il regarde ailleurs ». Je vais tout de même essayer l’immortalité de l’âme, la promesse de revoir ses filles dans un ailleurs proche, l’illusion du temps linéaire, l’inexistence de ce monde en dehors de notre pensée créatrice, j’ai peut-être une chance de la faire rire un court instant, à défaut de la rassurer.

Au premier regard, j’ai cru voir une épave flottante, un morceau de bois ou de métal qui aurait échoué dans le port et se déplacerait au fil des courants. Une seconde m’a suffi pour comprendre mon erreur. Cet objet tombé dans le coin le mieux protégé de l’abri portuaire ne pouvait en aucun cas se déplacer si vite. Encore quelques secondes d’hésitation, plongeur ? carcasse coincée dans une ancre dérivante ? mais je me suis vite rendue à l’évidence. Un second morceau de bois ou de métal venait de se manifester à la suite du premier triangle. Et ils étaient visiblement reliés et animés d’une vie propre. Car il s’agissait bien de l’émergence de la dorsale et d’une moitié de la caudale d’un requin qui chassait en cercle à la poupe des caïques. Un joli mètre cinquante, gris acier, sans doute – les squales ne sont pas ma spécialité – de ceux que les locaux appellent des « chiens de mer ». Tout de même, il se pavanait en surface à moins d’un mètre des quatre marches qui le séparaient de ma terrasse matinale. Je me suis souvenue que, contrairement aux orques, les requins ne se jettent pas à la côte pour saisir les otaries. J’ai donc terminé mon café sans m’alarmer. Personne d’ailleurs autour de moi ne s’est inquiété de la bestiole, malgré l’incongruité de sa présence en rade trop humaine.

De retour chez moi, un bruit strident m’a attirée sur le balcon. Aucun doute là non plus, une cigale jouait des cymbales sur une branche du laurier-rose. À des kilomètres de son habitat habituel. Sans doute expulsée de son arbre par les feux qui ont ravagé une grande partie de la péninsule ces dernières semaines. Mais quelle drôle d’idée de choisir un balcon citadin et une branche d’arbuste toxique pour se recréer un environnement propice à l’accouplement salvateur de la lignée avant la fin de l’été ?! La fièvre du rut et l’épaisseur des fumées doivent être un équivalent pour les cigales du crack à haute dose pour l’homme.

Nous semblons avoir réussi à faire perdre leurs repères même à certains des animaux les plus anciens de la planète. Pas de quoi être fiers…

La beach party s’est improvisée en début d’après-midi.

Tous les vacanciers ont fui, et les habitants du village sont sortis. N’y voyez pas de relation de cause à effet. Ce n’était pas forcément de leur plein gré, pour les uns comme pour les autres. Et c’est surtout sans rapport avec la disparition subite du gagne-pain estival que représentent les premiers pour les seconds. Disons que les autorités ne nous ont pas laissé le choix.

A mon réveil, j’avais constaté avec plaisir une chute de température. Passer de 43° hier à 31° ce matin me semblait de bon augure. J’ai donc attaqué la journée d’un pied léger. Si léger qu’il est resté en  suspens au-dessus de la première marche du perron. L’escalier était couvert de cendres fraîches. J’ai suivi mon regard. Dans la rue, sur les voitures, la cendre était partout, et voletait même dans l’air.

Puis, j’ai remarqué le ciel. Jaune plombé, sans horizon. Sur la place, des silences, des absences. Le « périptéro » était fermé. Et ça, quand vous connaissez un peu la Grèce, c’est une image angoissante. Ces kiosques à cigarettes, et à tout, sont ouverts à l’année, contre vents et marées, en temps de paix comme de guerre, de l’aube aux fermetures des discothèques. Voir le rideau  baissé m’a fait frémir.

J’ai acheté quelques tomates, des oignons et un peu de féta – le viatique d’urgence – et j’ai rejoint mon balcon pour observer l’évolution des choses. Je n’avais aucune crainte pour moi, juste une immense tristesse pour ces gens que j’ai appris à apprécier, et à estimer.

Vers 15h, les sirènes, pompiers, police et ambulances, se sont déchaînées sous mes pieds. J’y vaquais paisiblement au soin de mes plantes, un peu délaissées pendant vingt jours d’absence. De là-haut, j’ai contemplé la file de véhicules au pas qui quittaient la péninsule. Puis le flot s’est tari d’un coup. Je saurai ensuite que la route avait été fermée et le village coupé de l’extérieur.

Ma propriétaire est venue frapper. « Ferme les volets et les fenêtres avant de partir. Ils vont tout arroser. » Partir ? Je n’avais encore rien entendu de la sorte et n’avais pas l’intention de le faire. Tranquille.

Une amie au téléphone : « Mais nous, nous sommes déjà à Sparte. Tu dois évacuer ! » Bof, pour quoi ? Toujours tranquille.

Nous conférons avec ma voisine de palier, pas décidée non plus à quitter les lieux. « Je n’ai pas ouvert à la proprio. Je reste ici. J’ai rempli des bassines d’eau et le frigo est plein. Un ami reste avec moi, je ne suis pas seule. » Je suis d’accord. Je me colle tout de même un masque mouillé sur la figure parce que, oui, l’air est encombré. Pour une fois que je suis contente de le mettre ! Et je retourne au canapé. Tranquille.

Tiens, plus d’électricité. Ça devait arriver. Juste avant la coupure, j’ai regardé les infos. Ça brûle partout sur la péninsule. Les lignes vont bien finir par souffrir. Je prépare des bougies.

Appel d’un autre copain : « Vas-t-en ! Les flammes vont vers Gythio. Ça sent très mauvais. Nous, nous sommes partis à 25 bornes vers l’ouest, mais tu ne passeras plus, les routes sont fermées. File vite vers l’est, je ne veux pas manger d’Aline grillée au petit déjeuner ! »

Finalement, je pense à ma voiture, l’avant-dernière restée dans la rue – l’autre est celle de ma voisine. Elle n’est toujours pas assurée. Depuis quatre mois que je me bats pour l’officialiser, la voir partir en fumée m’achèverait ! Je prends le panier, le maillot, un livre et des mots croisés. Et je file. Avec une couverture au cas où l’aventure vire à la Robinsonnade.

Et voilà comment je rejoins une beach party, très familiale, improvisée à 11km du village. Baignade, lecture, conversations tranquilles, aucune panique. Les téléphones allumés diffusent de la musique. Les dames du bar de plage vident leurs réserves. On boit, on mange, on attend. Peu à peu, la nuit tombe, les parents emmènent les enfants vers un havre familial ou amical dans un village plus lointain. Ne restent bientôt plus que des adultes. Toujours tranquilles et patients. Les boissons se succèdent. Je n’y vois plus très clair.

Au milieu de la nuit, quelqu’un dit : C’est ouvert, on peut rentrer. C’est ce que j’ai dû faire…

• • •

Egoïstement, pour moi, le lendemain matin, hormis une gueule de bois bien méritée, tout va bien. Mais je suis envahie de tristesse en regardant autour de moi. Tout a brûlé et le peu qui reste brûle encore. La température a chuté (27° ce matin), ce qui va aider les pompiers, mais la péninsule est ravagée. Tous les touristes ont été évacués, et je pense qu'ils ne sont pas près de revenir. La saison était déjà difficile, elle est terminée définitivement. Et comme, je suppose, la plupart des champs d'oliviers ont cramé eux aussi, pas d'huile cet hiver. Pénurie totale et désastre économique garanti. Comment les petits vont-ils s'en sortir ? Mais la question n'est peut-être pas le comment. Sans doute, sont-ils condamnés d'avance dans ce "nouveau monde"...

Comment des gouvernants avec rente à vie et environnement climatisé, pourraient-ils seulement comprendre, ni même envisager, ce que vivent les "petits" d'en bas avec le réchauffement climatique ? C'est insoluble.

Aujourd'hui, le ciel est encore un peu fumeux, la vie reprend mais en silence, presque total. Plus de vacanciers, quasiment pas de voitures sous mon balcon, aucun bruit d'enfants, ils ont dû être mis à l'abri ici et là à l'extérieur, les taverniers balaient et nettoient la cendre, les gueules sont résignées mais profondément atteintes, fatigue et désespoir mêlés. Je suis partagée entre impuissance et révolte. Pourquoi ça tombe toujours sur les plus faibles ? Et quand tu leur demandes comment ils vont, la réponse est immanquable : Doxo to Théo, ola kala. Grâce à Dieu, tout va bien. Quelle confiance ! Ou quelle puissance d'acceptation !

Je crois que tout cela va s'accélérer...

Vivons au jour le jour, le plus joyeusement, et utilement, possible ! 

 

J’avais déjà eu quelques soucis lors de mon premier séjour en Grèce avec un véhicule immatriculé en France. Après des jours de discussions stériles et de compulsion de dossiers de consignes européennes pléthoriques, j’avais finalement dû réexpédier ma belle voiture rouge en France, la revendre (RIP)  et en acheter sur place une petite verte déjà grecque.

Cette Rénô, comme on dit ici, était âgée, peu vivace et excessivement gourmande en essence. Après trois ans, j’ai donc décidé de la donner à un jeune ménage aux moyens affaiblis par la crise, et d’investir (à la petite taille de ma bourse !) dans une occasion plus récente et plus vive.

Le marché de l’occasion en Grèce est soit régi par les pros pratiquant des tarifs inaccessibles, soit gangrené par des privés pratiquant tricheries et maquillages à outrance. Il était donc recommandé d’acheter en France.

Instruite par l’expérience, j’ai contacté la douane avant toute démarche d’achat. « Pas de souci. Nouvelle norme européenne cette année : toute voiture de petit modèle et d’année récente est transférable en plaques grecques moyennant une taxe unique de 400€. »  Raisonnable pour une TVA ? Oui.

Un ami trouve ce que je cherche à Clermont-Ferrand. Je vais donc chercher la petite Sandero, rouge. Je la ramène en Grèce à travers l’Italie et l’Adriatique – Les passages de frontières en ces temps d’épidémie méritent un article à eux seuls ; voyage en Absurdie. – et je retourne voir les douaniers.

Aïe ! Nouvelle équipe. Les anciens ont pris leur retraite à Noël. « Impossible ! Tu dois avoir une carte grise à ton nom. » J’avais juste le certificat de cession et je pensais passer la voiture directement en papiers grecs. Que nenni ! Trop simple !

J’ai donc dû faire faire (et payer) une carte grise française pour quelques semaines de transition. – Les péripéties d’obtention de ce papier à travers des sites virtuels gouvernementaux et en l’absence de tout interlocuteur vivant, mériteraient elles aussi un article à part : Voyage en paranoïa ! – La Poste, Covid oblige, ayant pris son temps, la carte est arrivée entre mes mains fin avril.

Entretemps, le douanier récalcitrant m’avait arrêtée deux fois alors que je marchais dans la rue, donc tout à fait en dehors de son domaine de compétences. « Tu n’es pas en règle. Tu vis ici à l’année. Tu ne peux pas avoir de voiture française.

-- Je sais ! Je suis déjà venue te voir deux fois pour ça. J’attends les papiers que tu as demandés. Et de toute façon, j’ai six mois pour changer les plaques.

-- Non, ça a changé. Tu n’as qu’un mois. C’est moi le douanier, donne-moi tes papiers.

-- Pas question, je viendrai lundi avec ma copine.  »

Grommellements en réponse. Mais vu la faiblesse de mon grec, ce pouvait être n’importe quoi de désagréable. J’attendis donc avec impatience la venue de mon amie parfaitement bilingue et connaissant tout le monde au village.

Dès son arrivée, elle appelle son vieil ami, celui-là même qui nous avait reçues, et rassurées, avant de prendre sa retraite. Réponse du monsieur : « En aucun cas les choses n'ont changé. Vous avez évidemment six mois pour immatriculer la voiture. Ce nouveau cherche seulement à t'impressionner pour obtenir la prime de 200€ (?!) que touchent tous ceux qui relèvent une infraction » Whaouh ! Voilà qui explique un peu mieux les choses. 

Sans ma copine et son carnet d’adresses, je me faisais avoir. C’est douloureux à constater. Pauvre humanité décidément.

Au bureau de la douane, changement de ton en présence d’une personnalité locale bilingue. Mais non, il n’y a pas de souci. Il voulait seulement m’aider, parce que des gens avaient téléphoné pour signaler ma nouvelle voiture, je devais la mettre en règle, etc. Autant de sourires, autant de mensonges. Et pour finir, je vais devoir rémunérer 150€ un « expert » qui décidera du montant de ma TVA. Qui pourrait monter jusqu’à 1000€. On est loin des 400 de départ. J’ai la confuse sensation de me faire avoir quand même, sous une autre forme. Le dossier est parti pour Athènes. A suivre.

Deux conclusions rapides en l’état des choses.

S’expatrier sans connaître la langue, c’est plonger en eaux froides infestées de requins sans savoir nager.

Et du côté du verre à moitié plein, j’ai aussi le privilège de pouvoir faire face à ces extorsions de fonds. Merci le système sécuritaire français. Mais il a ses limites.

Une luxueuse berline Audi, lustrée de lumière noire, est posée ce matin devant les containers à poubelles du port. Au milieu des pick-up poussiéreux des pêcheurs, des voiliers épaves rouillés saisis par la douane, et des amas de filets mêlés de cordages effilochés abandonnés là depuis des années. Cette voiture arrogante fait ici figure de verrue étincelante.

D’autant plus qu’elle est immatriculée en Grande-Bretagne. Ce qui la rend encore plus insolite. Qui, disposant de moyens visiblement conséquents, va traverser la Manche et l’Europe avec son propre véhicule – plutôt qu’en louer un --, et le garder aussi propre quelles que soient les conditions du voyage ? Voici trois semaines que nous autres sommes étouffés de sables sahariens et qu’aucun lustrage n’en débarrasse les voitures pour plus d’une heure. Comment fait donc ce British mystérieux ? Et que fait sa voiture, en la seule compagnie des mouettes ?

Les hypothèses incongrues se bousculent dans ma tête, nourries de toutes les séries et romans policiers que j’ai ingurgités au fil du temps, et particulièrement en accéléré cette dernière année. Mais rien ne tient la route, au sens propre… Ah ah !

Plus sérieusement, je m’interroge en la regardant sur ce qu’est devenue ma vision de l’Europe. Est-ce que cette voiture aurait retenu mon attention si sa plaque avait été allemande ou autrichienne ? Clairement non. Du moins pas pour les mêmes raisons. J’aurais juste déploré, une fois de plus, la propension qu’ont les nantis du nord à considérer la Grèce comme leur Marineland réservé.

Là, c’est autre chose. Je ne peux que constater, à mon esprit défendant, l’effritement de la notion d’Europe. Les Anglais ont déjà changé leur passeport. Il est noir désormais (mais toujours fabriqué en France, petit gag à part). Les Hongrois, les Serbes et tant d’autres ont fermé leurs frontières. Les Macédoniens ont même matérialisé la leur avec des rouleaux de barbelés farcis de lames de rasoir. « Contre les migrants »…

Exclusion, rejet, peurs galopantes. Je me rends compte que ces évolutions pour moi désastreuses sont insidieuses et bien prégnantes. Avec la meilleure volonté, des connexions inconscientes se font dans l’esprit. Ce matin, cette voiture qui brille est ma leçon. Redresser mes synapses polluées. Remettre de l’ouverture dans les rouages. Après plus d’un an de fermetures en tous genres, l’exercice menace d’être ardu. Mais indispensable !

Merci la verrue !

Commentaires

29.09 | 08:21

quel plaisir de voir que tu as repris la souris, te répondrai directement bientôt.
Monique

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28.09 | 22:04

et la vie continue ses avancées, sourdes et aveugles aux mouvements chaotique et bruyant de la fourmilière anarchique actuelle qu'est l'humanité....

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28.09 | 22:01

si juste et si bien exprimer, bravo ! ...

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28.09 | 21:58

QUel beau texte, magnifique expression de cette si cruelle et réelle vérité.. une question si simple est posée... ou se trouve donc la continuité de la Vie ?

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